Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/13

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« Oh ! puissé-je ne jamais apporter d’entraves au mariage de nos âmes fidèles ! Ce n’est pas de l’amitié que l’amitié qui change quand elle voit un changement. Non ! l’amitié est un fanal permanent qui domine les tempêtes sans être ébranlé par elles ; c’est l’étoile brillant pour toute barque errante, dont le service est méconnu de celui même qui en consulte la hauteur ! L’amitié reste immuable jusqu’au jour du jugement. Si ma vie dément jamais ce que je dis là, je n’ai jamais eu d’ami[1]. » À entendre le poëte, l’amitié semble une émotion supérieure à l’amour même ; elle n’est pas, comme l’amour, à moitié plongée dans la matière périssable. Dégagée de toute préoccupation sensuelle, placée au-dessus des séductions de la chair, elle s’élève par le désintéressement aux régions les plus hautes que puisse atteindre l’âme.

Faut-il s’étonner que Shakespeare ait dans son drame fait une si belle part au sentiment qui l’avait lui-même si vivement ému et si éloquemment inspiré ? Quand Shakespeare veut ennoblir une figure et l’achever, l’amitié est le trait auguste qu’il lui ajoute. La sympathie dont il frustre les méchants, il la prodigue aux bons. L’ami qu’il refuse aux Richard III et aux Macbeth, il l’accorde au More de Venise, au fils des Montagues, au prince de Danemark. — Il fait de Cassio le complice discret des amours d’Othello et de Desdémona, et ce dévouement ancien est l’argument suprême que la Vénitienne fait valoir en faveur du disgracié avec une insistance fatale. — À Roméo il donne Mercutio pour frère d’armes, et si puissante est cette fraternité, qu’au moment décisif elle impose silence à l’amour même et fait tuer par le mari de Juliette le cousin de Juliette. — À Hamlet il

  1. Sonnet lxxiii dans l’édilion publiée par moi, sonnet cxvi dans l’édition anglaise.