Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/180

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LORENZO.

— Mon seigneur Bassanio, puisque vous avez trouvé Antonio, — nous deux, nous vous laissons. Mais, à l’heure du dîner, — rappelez-vous, je vous prie, notre rendez-vous.


BASSANIO.

— Je ne vous manquerai pas.


GRATIANO.

Vous ne paraissez pas bien, signor Antonio. — Vous avez trop de préoccupations dans cette vie ; — c’est la perdre que l’acheter par trop de soucis. — Croyez-moi, vous êtes merveilleusement changé.


ANTONIO.

— Je tiens ce monde pour ce qu’il est, Gratiano : — un théâtre où chacun doit jouer son rôle, — et où le mien est d’être triste.


GRATIANO.

À moi donc le rôle de fou ! — Que les rides de l’âge me viennent à force de gaieté et de rire ! — Puissé-je avoir le foie échauffé par le vin plutôt que — le cœur glacé par des soupirs mortifiants ! — Pourquoi un homme qui a du sang ardent dans les veines — serait-il, comme son grand-papa, taillé dans l’albâtre ? — Pourquoi dormir tout éveillé et gagner la jaunisse — à force d’être grognon ? Écoute, Antonio, — je t’aime et c’est mon amitié qui parle : — il y a une sorte d’hommes dont le visage de crème — croupit comme un marais stagnant, — qui gardent une immobilité volontaire — exprès pour se draper dans une réputation — de sagesse, de gravité et de profondeur, — et qui semblent dire : « Je suis messire l’Oracle ; — quand j’ouvre les lèvres, qu’aucun chien n’aboie ! » — Ô mon Antonio ! J’en connais — qui passent pour des sages uniquement — parce qu’ils ne disent