Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/240

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homme. — Alors je vous disais vrai, et pourtant, chère dame, — en m’évaluant à néant, vous allez voir — combien je me vantais encore. Quand j’estimais — ma fortune à rien, j’aurais dû vous dire — qu’elle était moins que rien ; car — je me suis fait le débiteur d’un ami cher, — et j’ai fait de cet ami le débiteur de son pire ennemi, — pour me créer des ressources. Voici une lettre, madame, — dont le papier est comme le corps de mon ami, — et dont chaque mot est une plaie béante — par où saigne sa vie… Mais est-ce bien vrai, Solanio ? — Toutes ses expéditions ont manqué ? pas une n’a réussi ? — De Tripoli, du Mexique, d’Angleterre, — de Lisbonne, de Barbarie, des Indes, — pas un vaisseau qui ait échappé au contact terrible — des rochers funestes aux marchands ?


SOLANIO.

Pas un, mon seigneur. — Il paraît en outre que, quand même il aurait — l’argent nécessaire pour s’acquitter, le juif — refuserait de le prendre. Je n’ai jamais vu — d’être ayant forme humaine — s’acharner si avidement à la ruine d’un homme. — Il importune le doge du matin au soir, — et met en question les libertés de l’État — si on lui refuse justice. Vingt marchands, — le doge lui-même et les Magnifiques — du plus haut rang ont tous tenté de le persuader, — mais nul ne peut le faire sortir de ces arguments haineux : — manque de parole, justice, engagement pris.


JESSICA.

— Quand j’étais avec lui, je l’ai entendu jurer — devant Tubal et Chus, ses compatriotes, qu’il aimerait mieux avoir la chair d’Antonio — que vingt fois la valeur de la somme — qui lui est due : et je sais, mon seigneur, — que, si la loi, l’autorité et le pouvoir ne s’y opposent, — cela ira mal pour le pauvre Antonio.