Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/253

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

pas voir bâiller un porc, — d’autres qui deviennent fous à regarder un chat, — d’autres qui, quand la cornemuse leur chante au nez, — ne peuvent retenir leur urine : car la sensation, — souveraine de la passion, la gouverne au gré — de ses désirs ou de ses dégoûts. Or, voici ma réponse : — De même qu’on ne peut expliquer par aucune raison solide — pourquoi celui-ci a horreur d’un cochon qui bâille, — celui-là, d’un chat familier et inoffensif, — cet autre, d’une cornemuse gonflée, et pourquoi tous, — cédant forcément à une inévitable faiblesse, — font pâtir à leur tour ce qui les a fait pâtir, — de même je ne puis et ne veux donner d’autre raison — qu’une haine réfléchie et une horreur invétérée — pour Antonio, afin d’expliquer pourquoi je soutiens, — contre lui ce procès ruineux… Cette réponse vous suffit-elle ?


BASSANIO.

— Ce n’est pas une réponse, homme insensible, — qui excuse l’acharnement de ta cruauté.


SHYLOCK.

— Je ne suis pas obligé à te plaire par ma réponse.


BASSANIO.

— Est-ce que tous les hommes tuent les êtres qu’ils n’aiment pas ?


SHYLOCK.

— Est-ce qu’on hait un être qu’on ne veut pas tuer ?


BASSANIO.

— Tout grief n’est pas nécessairement de la haine.


SHYLOCK.

— Quoi ! voudrais-tu qu’un serpent te piquât deux fois ?


ANTONIO.

— Songez, je vous prie, que vous discutez avec le juif. — Autant vaudrait aller vous installer sur la plage — et dire à la grande marée d’abaisser sa hauteur habi-