Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/327

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LE DUC.

— Eh bien, monsieur ? Est-ce là une existence ? — Faut-il que vos pauvres amis implorent votre compagnie ? — Mais quoi ! vous avez l’air tout joyeux.


JACQUES.

— Un fou ! un fou ! j’ai rencontré un fou dans la forêt, — un fou en livrée bariolée… Ô misérable monde ! — Aussi vrai que je vis de nourriture, j’ai rencontré un fou, — étendu par terre, qui se chauffait au soleil — et qui narguait dame Fortune en bons termes, — en termes fort bien pesés, et cependant c’était un fou en livrée. — Bonjour fou, ai-je dit… Non monsieur, a-t-il dit, — ne m’appelez fou que quand le ciel m’aura fait faire fortune. — Puis il a tiré de sa poche un cadran — qu’il a regardé d’un œil terne — en disant très-sensément : Il est dix heures !…Ainsi, a-t-il ajouté, nous pouvons voir comment se démène le monde : — il n’y a qu’une heure, qu’il était neuf heures ; — et dans une heure, il sera onze heures ; — et ainsi, d’heure en heure, nous mûrissons, mûrissons, — et puis, d’heure en heure, nous pourrissons, pourrissons, — et ainsi finit l’histoire. Quand j’ai entendu le fou en livrée moraliser ainsi sur le temps, — mes poumons se sont mis à chanter comme un coq, — à la pensée qu’il est des fous aussi contemplatifs ; — et j’ai ri, sans interruption, — une heure à son cadran… Ô noble fou ! — Ô digne fou ! L’habit bariolé est le seul de mise.


LE DUC.

Quel est donc ce fou ?


JACQUES.

— Ô le digne fou !… C’en est un qui a été à la cour : — il dit que, pour peu que les femmes soient jeunes et jolies, — elles ont le don de le savoir ; dans sa cervelle, — aussi sèche que le dernier biscuit — après un long