Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/375

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ROSALINDE.

— La patience elle-même bondirait à cette lecture — et deviendrait duelliste. Supporter ceci, c’est tout supporter. — Elle dit que je ne suis pas beau, que je manque de formes, — que je suis arrogant, et qu’elle ne pourrait m’aimer, — l’homme fût-il aussi rare que le phénix… Dieu merci ! — Son amour n’est pas le lièvre que je cours. — Pourquoi m’écrit-elle ainsi ?… Tenez, berger, tenez, — cette lettre est de votre rédaction.


SILVIUS.

— Non, je proteste que je n’en sais pas le contenu : — c’est Phébé qui l’a écrite,


ROSALINDE.

Allons, allons, vous êtes fou : — l’amour vous fait extravaguer. — J’ai vu sa main : elle a une main de cuir, — une main couleur de moellon ; j’ai vraiment cru — qu’elle avait ses vieux gants, mais c’étaient ses mains. — Elle a une main de ménagère ; mais peu importe. — Je dis que jamais elle n’a rédigé cette lettre : — c’est la rédaction et la main d’un homme.


SILVIUS.

— C’est bien la sienne.


ROSALINDE.

Mais c’est un style frénétique et féroce, — un style de cartel ! mais elle me jette le défi, — comme un Turc à un chrétien ! la mignonne cervelle d’une femme — ne saurait concevoir des expressions si gigantesquement brutales, — de ces mots éthiopiens, plus noirs par leur signification — que par la couleur même de leurs lettres… Voulez-vous entendre l’épître ?


SILVIUS.

— Oui, s’il vous plaît, car je n’en connais rien encore, — bien que je connaisse déjà trop la cruauté de Phébé.