Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/425

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ture qui m’a amené en cette cour ne soit beaucoup meilleure que je n’eusse jamais pensé, puisqu’elle a été cause que je visse si grande perfection et beauté, comme est celle que je vois devant mes yeux. Et si auparavant j’avais compassion des soupirs de dom Félix, mon maître, maintenant que j’ai vu la cause de son mal, la pitié que j’avais de lui s’est du tout convertie en envie. Mais s’il est ainsi, madame, que mon arrivée vous soit agréable, je vous supplie que votre réponse le soit semblablement.

— Il n’y a chose, me répondit Célia, que je ne veuille faire pour toi, encore que j’étais bien déterminée de n’aimer jamais un qui a laissé une autre pour moi. Car c’est une grande discrétion à une personne de pouvoir faire profit des accidents d’autrui pour s’en prévaloir aux siens.

Et sur ce je lui répondis : — Ne croyez pas, madame, qu’il y puisse avoir chose en ce monde pour laquelle dom Félix, mon maître, vous oublie jamais. Et s’il a oublié une autre dame à votre occasion, ne vous en émerveillez, car votre beauté est telle, et celle de l’autre si petite, qu’il n’y a de quoi estimer que, pour l’avoir oubliée pour vous, il vous puisse oublier pour une autre.

— Comment ! dit Célia, as-tu connu Félismène, celle à qui ton maître était serviteur en son pays ?

— Oui, madame, répondis-je, je l’ai connue, combien que non tant qu’il eût été nécessaire pour empêcher si grande infortune. Elle était voisine de la maison de mon père. Mais considéré votre grande beauté accompagnée de tant de bonne grâce et discrétion, il n’y a raison d’accuser dom Félix pour avoir mis en oubli ses premières amours.

À cela me répondit Célia joyeusement : — Tu as bientôt appris de ton maître à savoir te moquer.