Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/489

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imaginaires, je ressemble aux oiseaux qui se nourrissaient des grappes peintes par Zeuxis ; ils devinrent si maigres à ne becqueter que des ombres qu’ils furent bien aises, comme le coq d’Ésope, d’attraper un grain de mil. De même, si je ne me nourris que de ces visions amoureuses, Vénus, au bout d’un an, me trouvera un bien malingre galant. Néanmoins j’espère que ce simulacre d’affection cache une conclusion de réelles amours.

— Et sur ce, dit Aliéna, je jouerai le rôle de prêtre ; à partir de ce jour, Ganimède t’appellera son époux, et tu appelleras Ganimède ta femme, et ainsi nous aurons un mariage.

— J’y consens, dit Rosader en riant.

— J’y consens, dit Ganimède, aussi pourpre qu’une rose.

Et ainsi, le sourire aux lèvres, la rougeur au front, ils conclurent ce mariage fictif qui plus tard devint un mariage en réalité, Rosader se doutant peu qu’il avait prié et obtenu sa Rosalinde. Aliéna déclara que ce mariage ne valait pas un fétu, si l’on ne faisait quelque chère, et que le marché n’était pas bon s’il n’était pas scellé le verre en main ; conséquemment elle pria Ganimède de servir toutes les provisions qu’il avait, et de tirer sa bouteille ; elle conjura le chasseur, qui s’était si bien marié en imagination, de se figurer que ces provisions étaient le plus somptueux banquet, et de boire une chope de vin à sa Rosalinde ; ce que Rosader fit, et ils passèrent la journée en agréable causerie. Enfin Aliéna, ayant fait remarquer que le soleil baissait et était prêt à se coucher, on termina le banquet par un toast final. Cela fait, tous trois se levèrent :

— Ma foi, chasseur, s’écria Aliéna, bien qu’il y ait eu mariage, il faut pour cette nuit que j’emmène avec moi l’épousée, et demain, si nous nous retrouvons, je pro-