Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/500

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La nouvelle de sa maladie se répandit bien vite par toute la forêt. Montanus accourut, comme un fou, pour visiter Phébé : assis, les larmes aux yeux, près de son lit, il lui demanda la cause de sa maladie. Phébé garda le silence, puis bientôt pria Montanus de se retirer un moment, sans pour cela quitter la maison, — voulant voir, disait-elle, si elle ne pourrait pas dérober un instant de sommeil. Montanus ne fut pas plutôt sorti de la chambre, que, s’élançant vers son écritoire, elle prit une plume et de l’encre, et écrivit une lettre ainsi conçue :

« Beau berger,

« Quoique jusqu’ici mes yeux aient été de diamant pour résister à l’amour, il m’a suffi de voir ton visage, pour qu’ils aient cédé à l’amour. Ta beauté a asservi Phébé au point qu’elle reste à ta merci, pouvant être, à ton gré, ou la plus fortunée des femmes ou la plus misérable des vierges. Ne mesure pas, Ganimède, mon amour à ma richesse, ni ma passion à mon rang ; mais crois que mon âme est aussi tendre que ton visage est gracieux. Si tu m’as jugée trop cruelle à cause de mon aversion pour Montanus, dis-toi que j’y ai été forcée par le sort ; si tu me juges trop tendre pour t’avoir aimé si légèrement au premier regard, dis-toi que j’y ai été obligée par une irrésistible destinée. Si donc il est vrai, Ganimède, que l’amour pénètre par les yeux, se réfugie dans le cœur et ne veut s’en laisser chasser par aucun remède ni par aucune raison, aie pitié de moi, comme d’une malade qui ne peut recevoir la guérison que de ta douce main. Réduite au désespoir, si je ne suis soulagée par toi, je dois m’attendre ou à vivre heureuse de ta faveur ou à mourir misérable de ton refus.

« Celle qui doit être à toi ou ne pas être,
« Phébé. »

Cette lettre terminée, elle appela Montanus et le pria de la porter à Ganimède. Bien que le pauvre Montanus se doutât de la passion qui la tourmentait, pourtant, voulant prouver à sa maîtresse son entier dévouement, il dissimula la chose et se fit le messager volontaire de son propre martyre. Ayant pris la lettre, il se rendit le lendemain de bon matin dans la plaine où Aliéna faisait paître ses troupeaux, et y trouva Ganimède qui, assis