Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/1

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AVANT-PROPOS


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Chez nous, le véritable roman de mœurs date de Francion. C’est là que, pour la première fois, se trouve nettement accusée la préméditation de peindre la société telle qu’elle est, de flageller des ridicules et des vices contemporains. Jusqu’alors, on n’avait guère songé à prendre sur le vif que les moines et autres papelards. Charles Sorel, lui, nous fait monter tous les degrés de l’échelle sociale. Son héros est un coureur d’aventures pour qui il n’y a qu’un pas de la rue de Glatigny au Louvre. Courtisans et courtisanes, tire-soie et tire-laine, coupe-bourses et coupe-jarrets, pages et rustres, orfévres et marchands d’orviétan, procureurs et sergents, écoliers et pédants en us, poëtes et épistoliers, tout ce monde bariolé parle et s’agite autour de nous, non comme des pantins auxquels l’auteur prêterait une voix et dont il ferait mouvoir les fils, mais comme des personnages de chair et d’os. Foin de la fantaisie ! nous sommes en pleine réalité. Qu’importe s’il se rencontre des physionomies quelque peu chargées en couleur ? La vie est sous l’enluminure, et sur la plupart des masques on peut mettre un nom. C’est ce que nous faisons, à mesure que l’occasion s’en présente, principalement dans le cinquième livre, qui abonde en renseignements curieux sur les gens de lettres de l’époque :

La scène est transportée chez un libraire de la rue Saint-Jacques, dont la boutique est une officine où se fabriquent les réputations du jour. Le cénacle est rassemblé : voici des auteurs de toute sorte et de tous grades.

Celui-ci élabore lentement un ouvrage qui, depuis longtemps annoncé avec fracas, attend, pour se produire, que l’admiration anticipée dont il est l’objet soit arrivée au diapason voulu. Un gentilhomme, auquel il est dédié, s’est chargé d’en préparer le succès à la cour, et s’acquitte de son rôle de claqueur comme s’il était de moitié dans le chef-d’œuvre. De plus, des légions de poëtereaux