Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/215

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der de rire ; mais néanmoins tout se tournoit à mon avantage, d’autant que par là elle pouvoit apercevoir le souci que j’avois de me conserver ses bonnes grâces.

L’on dit ordinairement que le prix des choses n’est accru que par la difficulté, et que l’on méprise ce qui se peut acquérir facilement ; je reconnus cette vérité alors mieux qu’en pas une occasion. Quand j’avois trouvé des obstacles à gagner la familiarité de Diane, je l’avois ardemment aimée. À cette heure-là, parce que son cousin me promettoit de me mener en son logis lorsque son père n’y seroit pas, et de me faire non-seulement parler à elle, mais encore de la persuader de telle façon que j’en obtiendrois beaucoup de bienveillance, je sentois que ma passion s’affoiblissoit petit à petit. Le principal sujet étoit que je considérois qu’il ne falloit pas m’attendre de remporter de cette fille-là quelques signalées faveurs, si je ne l’épousois : or j’avois le courage trop haut pour m’abaisser tant que de prendre à femme la fille d’un simple avocat ; et, sçachant même que tout homme de bon jugement m’avoueroit que celui-là est très-heureux, qui peut éviter de si fâcheuses chaînes que celles du mariage, je les avois entièrement en horreur. Néanmoins je ne voulus pas qu’il fût dit que j’eusse aimé une fille sans avoir jamais parlé à elle ; et, allant visiter le cousin de Diane, j’eus le moyen d’aborder cette belle fille. Elle me donna tant de preuves de son gentil esprit, que je repris mes premières passions, et ne cherchai depuis que les occasions de la voir à sa porte, à l’église et à la promenade. Elle me faisoit fort bon visage, sçachant de quelle maison j’étois ; et, toutes les fois que j’allois chez elle, elle quittoit toute autre occupation pour mon entretien. Mais il avint que, vers la fin de l’été, ses faveurs finirent tout à coup, et, quand j’allois chez elle la demander, elle faisoit toujours dire qu’elle n’y étoit pas. Quelque chose qu’elle pût faire, je la vis pourtant, et de discours en discours, lui ayant ouï parler à l’avantage d’un certain homme que je connoissois, appelé Mélibée[1], je me doutai bien qu’elle avoit quelque inclination pour lui. C’étoit un joueur de luth qui avoit pension du roi, et qui, mettant dessus soi tout ce qu’il pouvoit gagner, étoit tou-

  1. Ce Mélibée n’est autre que l’abbé Bois-Robert, qui fut un des collaborateurs de Richelieu, et remplit près de lui la charge de fou.