Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/22

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présidez sur la concupiscence, qui nous emplissez de désirs charnels à votre gré, et qui nous donnez les moyens de les accomplir, ce dit-il d’une voix assez haute, je vous conjure, par l’extrême pouvoir de qui vous dépendez, et vous prie de m’assister en tout et partout, et spécialement de me donner la même vigueur pour les embrassemens qu’un homme peut avoir à trente-cinq ans ou environ. Si vous le faites, je vous baillerai une telle récompense, que vous vous contenterez de moi. Ayant dit cela, il appela par plusieurs fois Asmodée, et puis il se tut en attendant ce qui arriveroit, Un bruit s’éleva en un endroit un peu éloigné ; il ouït des hurlemens et des cailloux qui se choquoient l’un contre l’autre, et un tintamarre qui se faisoit comme si l’on eût frappé contre les branches des arbres. Ce fut alors que l’horreur se glissa tout à fait dans son âme, et j’ose bien jurer qu’il eût voulu être à sa maison et n’avoir point entrepris de si périlleuse affaire. Son seul recours fut de dire ces paroles niaises qu’il avoit apprises pour sa défense : Oh ! qui que tu sois, grand mâtin qui accours à moi tout ébaubi, la queue levée, pensant avoir trouvé la curée qu’il te faut, retourne-t’en au lieu d’où tu viens et te contente de manger les savates de ta grand’mère. Ces paroles sont fort ridicules ; mais celles dont se servent les principaux magiciens ne le sont pas moins, tellement qu’il pouvoit bien y ajouter foi. Il se figuroit qu’il y avoit là-dessous quelque sens mystique de caché ; et, ayant craché dans sa main, mis son petit doigt dans son oreille, et fait beaucoup d’autres choses qui étoient de la cérémonie, il crut que les plus malicieux esprits du monde étoient forcés de se porter plutôt à faire sa volonté de point en point qu’à lui méfaire. Incontinent après il vit un homme à trente pas de lui, lequel il prit pour le diable d’enfer qu’il avoit invoqué. Valentin, je suis ton ami, lui dit-il, n’aie aucune crainte ; je ferai en sorte que tu jouiras des plaisirs que tu désires le plus ; mets peine à te bien traiter dorénavant.

Ces propos favorables modérèrent la peur que Valentin avoit eue en l’âme à l’apparition de l’esprit. Enfin, comme il fut disparu, sa frayeur s’évanouit entièrement. Un pèlerin, dont le vrai nom étoit Francion, lui avoit encore ordonné une chose à faire, dont il se souvint, et s’en alla en un endroit désigné pour l’exécuter.