Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/224

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notre nouvelle vertu, à qui jamais l’on n’en avoit vu de semblable. Les bourgeois blâmoient nos galanteries ; les hommes de courage les approuvoient ; chacun en parloit diversement et selon sa passion. Au Louvre, au Palais et aux festins, nos exploits étoient les entretiens ordinaires. Ceux qui vouloient jouer quelque bon tour se rangeoient en notre compagnie ou réclamoient notre assistance. Les plus grands seigneurs mêmes étoient bien aises d’avoir notre amitié, quand ils désiroient punir de leur propre mouvement quelqu’un qui les avoit offensés, et nous prioient de châtier son vice comme il falloit. Néanmoins, avec le temps, notre compagnie perdit un peu de sa vogue : la plupart étoient forcés de s’en retirer, songeant à se pourvoir de quelque office pour gagner leur vie et épouser quelque femme ; étant sur ce point-là, ils ne pouvoient plus se mêler avec nous.

Il y en avoit bien quelques nouveaux qui parfaisoient le nombre ; mais ce n’étoient pas des gens qui me plussent. Leur esprit ne soupiroit qu’après une sotte friponnerie et une brutale débauche : pourtant je tâchois de supporter leur humeur, quand je me trouvois avec eux ; mais je ne les hantois que le moins qu’il m’étoit possible, et me tenois fort souvent chez moi, feignant d’être mal disposé, pour éviter leur fréquentation. En ce temps-là, j’étudiai à tout reste[1], mais d’une façon nouvelle, néanmoins la plus belle de toutes : je ne faisois autre chose que philosopher et que méditer sur l’état des hommes, sur ce qu’il leur faudroit faire pour vivre en repos, et encore sur un autre point bien plus délicat, touchant lequel j’ai déjà tracé le commencement d’un certain discours que je vous communiquerai. Je vous laisse à juger si cela n’étoit pas cause que j’avois davantage en horreur le commerce des hommes ; car dès lors je trouvai le moyen de les faire vivre comme de petits dieux, s’ils vouloient suivre mon conseil.

Toutefois, puisqu’il faut essayer d’étouffer le désir des choses qui ne se peuvent faire, je ne songeai plus qu’à procurer le contentement de moi seul. Me délibérant de suivre en apparence le trac[2] des autres, je fis provision d’une science trom-

  1. Le dict. de Trévoux écrit à toute reste, —— ajoutant : « Il est féminin dans ce seul exemple, totis riribus, toto impetu. »
  2. Pour : les traces.