Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/227

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peau, dont les bords sont un peu trop grands ; faites-en rogner, je suis votre conseiller d’État en cette affaire, je vous le dis en ami, ce n’est pas pour vous dépriser. Je sçais bien que vous avez assez d’autres rares vertus ; car vous avez des bottes les mieux faites du monde, et surtout vos cheveux sont si bien frisés, que je pense que les âmes qui y sont prises s’égarent dedans comme en un labyrinthe. Le plus cher de tous mes amis ! lui dit l’autre en le baisant à la joue, vous me donnez des louanges que vous méritez mieux que moi ; l’on sçait que vos braves qualités vous font chérir de la majesté réale : qui plus est, l’on a connoissance que vous êtes la seule pierre calamite[1] de tous ces courages de fer qui vivent à la cour. J’entends parler des dames qui, nonobstant leur dureté, sont navrées des flèches de vos yeux, et n’ont point de feux dont votre beauté n’ait été l’allumette. L’autre répondit là-dessus, avec une vanterie étrange, que certes il y avoit quelques dames qui l’affectionnoient ; et, pour le témoigner, il montra un poulet, que possible il avoit écrit lui-même, disant qu’il venoit d’une amante.

Cet entretien-là ne me plaisant pas, je retournai à celui des autres, qui n’étoit pas de beaucoup meilleur : ils jugeoient des affaires d’État comme un aveugle des couleurs, et, celui qui avoit parlé de sa terre, faisant extrêmement le capable, disoit que, depuis que le roi l’avoit démis d’une certaine charge qu’il avoit, il n’y avoit rien eu que du désordre dans la France, et que c’étoit lui qui avoit été cause qu’elle s’étoit longtemps maintenue en paix. Là-dessus l’on vint à parler de guerre, et chacun conta les exploits imaginaires qu’il y avoit mis à fin. Parfois il y en avoit qui disoient que l’on appelât leurs pages, d’autres leurs gentilshommes suivans, pour montrer seulement qu’ils en avoient, et, s’ils leur donnoient quelque message à faire, c’étoit pour paroître grandement affairés.

J’étois si las de voir leurs simagrées, et d’entendre leurs niaiseries, que j’eusse donné tout ce que l’on eût voulu pour être dehors. Enfin, tout le monde s’étant levé pour saluer un seigneur nommé Clérante, qui arrivoit, je trouvai moyen de m’échapper parmi la confusion, après avoir fait une petite révérence à la compagnie, qui, je pense, n’en vit rien.

  1. Pierre d’aimant.