Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/228

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Ayant rencontré, au sortir, celui qui m’avoit fait aller là dedans, je lui dis que véritablement tous ceux que j’y avois vus avoient beaucoup d’éloquence, mais que c’étoit à la mode du siècle, où parler beaucoup, c’est parler bien ; que rien n’étoit si sot ni si vain que leurs esprits ; que, si la cour n’avoit point de plus habiles personnages, j’étois content de ne la point voir, et que je m’étois toujours abstenu de parler, non point pour mieux entendre les autres et y apprendre davantage de leur sçavoir, mais afin de ne leur point donner occasion de me tenir quelques-uns de leurs discours, qui m’eussent été encore plus ennuyeux s’ils se fussent adressés particulièrement à moi. Je lui contai comme j’avois remarqué la sottise étrange qu’ils faisoient paroître, usant à tous coups de sept ou huit mots affectés entre eux, et qu’ils croyoient s’être montrés bien habiles hommes, quand ils disoient : Très-indubitablement, ils allarent, ils parlarent, vous avez bien de la propreté, vous êtes fort admirable, vous vous piquez déjouer du luth et de faire l’amour, vous avez tout plein d’habitudes chez les ministres des affaires de l’État, vous êtes en bonne posture chez M. le surintendant, vous êtes dans le grand commerce du monde, vous êtes un homme d’intrigues[1], et quelques autres inventés de nouveau. La réponse que j’eus de cet ami fut qu’il connoissoit bien, par le train qui étoit à la porte, quelles personnes étoient dedans la maison de Luce, et que c’étoient des seigneurs et des gentilshommes estimés pour les meilleurs esprits de la France. Je lui répliquai là-dessus qu’au royaume des aveugles les borgnes sont les rois.

Cependant Clérante, à ce que j’ai sçu depuis, me connoissant, parce que je lui avois été autrefois montré par quelqu’un, s’informa de Luce si elle avoit eu bien du plaisir en mon entretien ; car, disoit-il, j’ai ouï dire que ce jeune gentilhomme fait extrêmement bien des vers, a les pensées les plus belles, le langage le plus poli et les pointes les plus vives du monde. Je l’ai ouï dire aussi, lui repartit Luce, mais il ne m’en est rien apparu ; je pense que c’est plutôt sa statue envoyée ici par art magique que lui-même, car je n’ai rien vu auprès de moi qu’une souche sans parole, qui ne répondoit que par

  1. Sorel ne pensait guère que plusieurs de ces locutions viendraient jusqu’à nous.