Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/240

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tit de la chambre vitement, et se mit à sauter les montées trois à trois ; mais Collinet le suivit le frappant toujours, et, comme il fut au droit de la salle, il s’arrêta, et, faisant une profonde révérence le chapeau à la main, il lui dit : Monsieur, je vous supplie de m’excuser si je ne vous reconduis jusque là-bas, l’on m’a défendu de passer plus outre ; sans cela, je m’acquitterois de mon devoir. Ayant dit cela, il s’en retourna en sa chambre, et Mélibée acheva de descendre avec autant de vitesse qu’auparavant, sans songer à ce compliment agréable. Tous ceux qui étoient dans la salle avec Clérante accoururent au bruit qu’ils firent, si bien que nous vîmes la plaisante façon de reconduire le monde que Collinet avoit inventée. Je ne fus guère fâché de voir Mélibée traité de la sorte, et, dès qu’il fut sorti de la maison, voyant son ennemi en bonne humeur, je lui appris à dire par cœur les complimens d’amour dont il avoit usé autrefois envers Diane. Il ne les mit pas en oubli, et, à la première fois qu’il revint, il fit asseoir le petit page de Clérante dans une chaire, lui commandant de faire la fille, et commença à lui tenir les mêmes discours. Que s’il manquoit quelquefois, ou s’il extravaguoit, suivant son caprice, je lui remontrois comment il falloit dire, ou bien je faisois son personnage au lieu de lui. Mélibée crevoit de dépit, voyant que je jouois ainsi des farces de ses anciennes amours ; mais il ne m’en osoit dire mot, parce que Clérante trouvoit cela très-agréable. Enfin, ne pouvant plus supporter nos railleries, il se retira petit à petit de notre fréquentation, et ne vint plus du tout chez nous.

Voilà comme Collinet me servit à tirer vengeance d’un homme qui véritablement m’avoit autrefois offensé en la plus sensible partie de mon âme. Ce fol, qui avoit de si bons intervalles, nous étoit utile en beaucoup d’autres choses, et quelquefois il tenoit des discours qui nous pouvoient servir de conseils en nos plus importantes affaires ; aussi dit-on que les sages apprennent bien plus des fols que les fols ne sçauroient apprendre des sages. Qui me pourra nier que ses paroles ne fussent autant d’oracles, quand l’on aura ouï ce que je vous vais raconter ?

Un jour, étant dans la chambre de Clérante, il vit un courtisan flatteur qui importunoit son bon seigneur, avec des prières très-humbles de lui faire avoir certaine chose qui étoit