Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/248

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qu’ici l’amour que de paroles ; faites-le maintenant par effet avec moi, qui soupire après l’heure que vous en prendrez la résolution. Vous goûterez de nouvelles délices, dont possible vous ne faites point d’état, ne les ayant point encore expérimentées. Nous passerons les journées en caresses, en accolades et en baisers ; vous recevrez de moi des hommages qui vous empliront de gloire et de plaisir. Je me montrerai si prompt et si vif à vous rendre les plus grands services que les amoureux puissent promettre, que vous serez plus contente que je ne vous puis figurer. Suivez mon conseil, chère Luce, ma lumière ; résolvez-vous, comme je vous ai dit, à essayer des voluptés de l’amour, afin de ne point garder inutilement les présens de la nature. Si vous avez tant soit peu de connoissance de l’affection que je vous porte, je ne doute point que vous ne me choisissiez pour vous faire sentir quelles sont les douceurs dont je vous parle. »


Avec cette lettre, je donnai encore des vers à Luce, qui représentoient si naïvement les mignardises de l’amour, que la plus bigotte femme du monde eût été émue des aiguillons de la chair en les lisant. Je vous laisse à juger si cette galante demoiselle en fut touchée : elle se mordoit les lèvres en les proférant tout bas ; elle sourioit quelquefois, et les yeux lui étinceloient d’allégresse. Moi, qui remarquois toutes ses actions, j’avois une joie extrême, croyant qu’elle dût rendre quelque réponse favorable à Clérante ; mais, au lieu de le faire, elle tourna tout en gausseries, et ne mit point la main à la plume pour récrire à son amant. Néanmoins elle prisa grandement ce qu’il lui avoit envoyé, comme une pièce très-bien faite, et, connoissant au style, qui ne lui étoit pas nouveau, et par beaucoup de conjectures, que j’en étois l’auteur, elle m’affectionna au lieu d’affectionner celui qui soupiroit pour elle. Puisque Clérante n’a pas l’esprit de me représenter lui-même les plaisirs de l’amour, disoit-elle à part soi, c’est signe qu’il ne sçauroit me les faire goûter ; quant à Francion, dont la veine me les a tracés, je crois qu’il entend des mieux ce que c’est ; les preuves que je vois de sa gentillesse me charment infiniment. Par les choses qui avinrent depuis, je présume qu’elle raisonnoit ainsi.

Son intention ne me fut point découverte qu’une autre fois, comme je lui parlois de Clérante. Quoi ! Francion, me dit-elle en riant, avez-vous fait quelque vœœu au ciel de ne parler jamais pour vous, et de ne procurer que le bien d’au-