Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/251

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


gardé de travers, elle sortit de la garde-robe, dont elle referma rudement la porte. Je ne laissai pas, malgré sa jalousie, de bien employer mon temps, et ne quittai Fleurance qu’une heure après : je lui remontrai qu’il falloit achever l’ouvrage que nous avions commencé, et que, quand nous n’eussions rien fait du tout, on n’eût pas laissé d’avoir autant de soupçon de nous. Sa maîtresse, depuis, ne l’osa crier, de peur qu’elle ne découvrît qu’elle étoit coupable du crime dont elle accusoit les autres.

Clérante, qui m’importunoit autant que jamais de la solliciter, par quelque manière que ce fût, de donner du remède à son amour, me contraignit de lui écrire une lettre plus passionnée que la première ; mais je n’osai pas la lui donner moi-même, je la lui fis tenir d’une autre main. Pensant retirer de moi une notable vengeance, elle récrivit à Clérante, avec les paroles les plus courtoises du monde, qu’elle reconnoîtroit son affection par des faveurs signalées ; et de fait, quelques jours après, l’ayant été voir, il jouissoit d’elle à son souhait, de quoi je fus plus aise qu’elle n’avoit pensé.

Je ne pouvois mettre entièrement mon amour en pas une dame, parce que je n’en trouvois point qui méritât d’être parfaitement aimée ; et néanmoins presque toutes celles qui s’offroient à moi me charmoient la raison, encore qu’au jugement de tout le monde elles eussent fort peu de beauté. Si quelque ami me disoit, me voyant regarder une fille : Vous êtes amoureux de celle-là, je le devenois le plus souvent tout à l’heure, bien qu’auparavant je n’eusse pas seulement songé si elle étoit attrayante : mais toutes mes affections n’étoient pas de longue durée, et un objet m’en faisoit oublier un autre. J’avois toujours la connoissance de quelque femme qui étoit de bonne composition, avec laquelle je passois toutes mes envies. Il y avoit pour lors sur les rangs une certaine demoiselle de la ville de Tours, qui étoit venue à Paris pour un procès : c’étoit une galante et une délibérée ; si bien que son mari, qui avoit les gouttes, l’avoit laissée aller solliciter ses affaires. Un de mes amis me l’ayant fait connoître, je la trouvai fort à mon goût, et, pour l’obliger à me vouloir du bien, j’employai tous mes amis à lui faire rendre bonne et briève justice. Cette courtoisie, accompagnée de mes cajoleries, la gagna facilement, si bien que je fis d’elle à mon plai-