Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/253

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l’eussiez eu aussi facilement. Néanmoins vous n’avez jamais fait autre chose pour moi que d’employer un peu vos pas et vos prières à la sollicitation de mon procès, que je n’ai gagné qu’à demi. Où est-ce que vous penseriez trouver des femmes à si bon marché ? Qui plus est, j’ai dépensé mon bien avec vous, au lieu de gagner quelque chose. Vous ne m’êtes guère venu voir que je ne vous aie fait apprêter la collation ; et, si j’ai dépensé de l’argent à me bien vêtir, ce n’a été qu’afin de vous plaire. Tout cela m’a fait résoudre à vous venir trouver, pour vous prier que vous récompensiez en un coup toutes mes pertes, maintenant que je suis sur mon départ. Mon mari sçait le compte de l’argent qu’il m’a baillé et de la dépense que je devois faire : que dira-—t-—il, s’il voit que j’ai beaucoup plus employé qu’il ne m’étoit besoin, et que je me suis ici endettée de tous côtés ? Ce sera par là qu’il commencera à soupçonner que je me suis mal gouvernée, et de ma vie je n’aurai de bien avec lui. Vous, pour qui j’ai faussé la foi que j’avois promise à un autre, et qui avez été cause que j’ai si mal ménagé mon bien, n’êtes-vous pas obligé de m’acquitter envers mes créanciers ? et, outre cela, sans que je prenne les choses à la rigueur, ne faut-il pas que vous me donniez quelque honnête récompense, pour vous avoir tant favorisé comme j’ai fait ? C’est une chose où il n’eût pas même fallu manquer, quand vous eussiez eu affaire à ces vilaines qui se laissent aller au premier venu. Plaindrez-vous ce que vous donnerez à une femme qui ne s’est jamais abandonnée qu’à vous, et à laquelle vous ne sçauriez reprocher aucun vice dont vous n’ayez été la cause ? Je me rapporte de ce que vous en devez faire à ces dames que voici ; elles sont si sages, qu’elles ne vous ordonneront que ce qui est juste.

Cette subtile femme n’eut pas sitôt fini sa harangue, que la plus vieille des bourgeoises me dit : Mademoiselle a raison, vous ne lui devez rien refuser de ce qu’elle vous demande : reconnoissez les plaisirs qu’elle vous a faits ; et, quand vous n’y seriez pas obligé, que la compassion de sa nécessité vous touche. Il faut qu’elle s’acquitte de ses dettes avant que de s’en aller : vous avez été pour le moins six mois à la voir journellement ; qu’est-ce que ce terme ne mérite point ? Là, donnez-lui seulement trois mille francs, je crois qu’elle s’en contentera.