Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/260

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


gnie où j’avois dit le mot comme les autres, je demeurois muet tout d’un coup, et me laissois emporter à une profonde rêverie, tellement qu’il sembloit que je ne fusse plus ce que j’avois accoutumé d’être, et que j’eusse tout à fait changé de nature. Je fus extrêmement fâché de cette métamorphose, et je me contraignois le plus qu’il m’étoit possible. Mais quoi ! le sujet de ma tristesse ne pouvoit être si facilement retranché, à cause qu’incessamment je voyois des objets qui faisoient accroître ma peine. Il étoit besoin, en cela, de quelque divertissement ou d’un exil volontaire.

Clérante, qui sçait ma maladie et son origine, essaye de tout son pouvoir de me consoler, et me mène aux champs, à une belle maison qu’il a. Qu’avez-vous fait de votre belle humeur ? ce me disoit-il. Je retrancherai quelque chose de l’estime que votre mérite m’a jusques ici obligé de faire de vous, si vous ne mettez peine à vous réjouir : vous vous fâchez du désordre du monde ; ne vous en souciez point, puisque l’on n’y peut remédier. En dépit de tous les hommes, vivons tout au contraire d’eux. Ne suivons pas une de leurs sottes coutumes ; quant à moi, je quitte pour jamais la cour où je n’ai goûté aucun repos. Si nous voulons passer nos jours parmi les délices de l’amour, nous trouverons en ces quartiers-ci de jeunes beautés dont l’embonpoint surpasse celui des courtisanes, qui sont toutes couvertes de fard, et qui usent de mille inventions pour relever leur sein flasque. Je me souviens d’avoir couché avec quelques-unes si maigres, que j’eusse autant aimé être mis à la géhenne ; et, à propos, dernièrement cette Luce, je connus que sa beauté vient plus d’artifice que de nature, son corps n’est composé que d’os et de peau.

L’humeur franche de ce seigneur me plaisant, je lui accordai tout ce qu’il voulut. Il avoit laissé sa grandeur à la cour, sans en retenir seulement la mémoire, et, se rabaissant jusqu’à l’extrémité, il alloit danser sous l’ormiau les dimanches, avec le compère Piarre et le sire Lucrin. Il jouoit à la boule avec eux pour le souper, et se plaisoit à les voir boire d’autant, afin qu’ils contassent après merveilles. Lorsqu’il étoit en humeur plus sérieuse, il faisoit venir les bonnes vieilles gens, et les prioit de raconter tout ce qui étoit en leur mémoire du temps de leur jeunesse. Oh ! quel contentement il