Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/269

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Enfin elle rencontra un laquais, à qui elle demanda quasi tout hors d’elle-même où étoient les privés : il les lui montra du doigt ; mais, comme elle troussoit sa cotte pour y présider, un jeune garçon, aussi pressé qu’elle, s’y vouloit placer. Ils eurent une contestation à qui s’y mettroit le premier : cependant la mère du marié, qui étoit une grosse résolue de paysanne, vint occuper le lieu ; de sorte qu’ils furent tous deux contraints de laisser tout couler à l’endroit où ils se trouvèrent. La bourgeoise, étant de retour, eut encore un ajournement personnel pour aller au même lieu, où elle fit ses affaires plus à son aise qu’au premier coup. Lorsque je la vis, je dis aux gentilshommes que je pensois que leur compagnie ne lui étoit pas agréable, et qu’elle ne faisoit autre chose que s’en retirer, et marchandoit à la quitter tout à fait. Ayant entendu que je me voulois gausser d’elle, elle tâcha de me donner quelque attaque, et, pour sonder la subtilité de mon esprit, elle me dit : Or çà, ménétrier, quelle corde est la plus malaisée à accorder de toutes les tiennes ? Est-ce la chanterelle ? Nenni da, madame, ce dis-je, c’est la plus grosse : je suis quelquefois plus de deux heures sans en pouvoir venir à bout. Néanmoins je m’assure que, si vous l’aviez seulement touchée du doigt, elle se banderoit toute seule autant comme il faut : quand vous voudrez, vous en verrez l’expérience ; elle rendra une harmonie qui vous ravira les esprits jusqu’au ciel, j’entends le ciel de votre lit.

Les risées que l’on fit de ceci invitèrent de plus en plus la bourgeoise à chercher les moyens de me donner quelque bon trait, pour avoir sa revanche ; mais Clérante, se levant alors de sa place un verre à la main, et roulant les yeux à la tête, commença de contrefaire l’ivrogne si naïvement, que j’eusse cru qu’il l’eût été, n’étoit que je sçavois sa portée de vin, et qu’il n’avoit pas bu la moitié de ce qu’il en falloit pour lui troubler le cerveau. Tout le reste de l’assistance en avoit bien autre opinion que moi. Il chancelle à tous coups, bégaye en parlant et dit des rêveries étranges. Il fait semblant de vouloir essayer si le vin a bon goût, et, ayant trempé son petit doigt dans le verre, il suce son pouce au lieu de l’autre doigt. En buvant, il répand la moitié de son vin sur lui, et tire le devant de sa chemise hors de sa brayette pour essuyer sa bouche ; de manière qu’en écarquillant les jambes il montre à la bourgeoise