Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/273

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seiller va trouver ce vieillard qu’il lui avoit nommé, et lui assure qu’il faut qu’il dise tout ce qu’il sçait de cette affaire, et que l’on en a déjà ouï parler comme une personne qui n’en est pas ignorante. Tout ce que l’on peut tirer de lui, c’est que tout ce qu’il en a dit n’est fondé que sur le bruit commun. L’on l’interroge avec plus d’opiniâtreté, et l’on apprend à la fin le lieu où pourroit être alors celui qui s’est délibéré de commettre l’assassin, dont il dépeint la façon, la stature et le vêtement. L’on y envoie, mais en vain ; ne trouvant point d’occasion de faire son coup, il s’en étoit allé par aventure plein de désespoir.

Le conseiller étoit d’avis que Clérante prît vengeance du vieillard, qui avoit été si méchant que de ne lui venir pas découvrir les entreprises que l’on brassoit contre lui ; mais il n’en voulut rien faire, et se douta bien que lui et son compagnon, qui avoit témoigné de lui porter tant de haine, avoient reçu quelque tort pour son sujet, en quoi il ne se déçut point certainement ; car, comme il apprit de son secrétaire, ses fermiers, sous son autorité, les avoient frustrés par fraude et par chicanerie d’une certaine petite somme qui leur étoit due, ce qui leur étoit infiniment sensible, à cause qu’ils étoient nécessiteux. Il fit incontinent tirer de son coffre l’argent qu’il leur falloit, et le leur envoya, avec prière d’être désormais ses amis. Cette courtoisie gagna entièrement leur volonté, et depuis ils n’ont fait paroître que toute affection au service de ce brave seigneur.

Étant en repos de ce côté-là, il se remit en mémoire la belle Aimée, c’étoit le nom de cette bourgeoise dont il eût bien voulu jouir encore une fois. L’amour exerçant sur lui un empire bien sévère, il fut forcé de se résoudre à tâcher de voir cette mignonne, en quelque façon que ce fût. Le changement d’habits ne lui sembla pas à propos : nous sortons avec fort petite compagnie de gens qui tiennent des oiseaux sur le poing ; ils les laissent voler aux endroits où nous apercevons de la proie, et nous donnons ainsi en chassant jusqu’à la maison que nous cherchons : Clérante y envoie un de ses gens heurter à la porte du jardin, pour faire accroire qu’il y est volé un de nos oiseaux, qu’il veut ravoir. Au nom de son maître, l’on lui ouvre courtoisement, lui disant néanmoins que l’on ne croit pas qu’il soit entré là aucun oiseau