Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/280

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s’ils avoient bonne grâce à les porter, et en croyoient charmer les courages des filles les plus revêches.

Dernièrement, ce dis-je, j’appris l’histoire d’un certain amoureux qui dépensoit autant en cette parure qu’en tous ses habillemens, et qui néanmoins n’eut pas le bonheur d’adoucir la fierté de sa maîtresse.

Aussitôt que j’eus dit cela, tous ceux de la compagnie, ayant opinion que je ne récitois jamais d’histoire qui fût fade, me supplièrent d’un commun accord de dire celle que je sçavois. Je repris ainsi la parole :

Il faut donc, messieurs, que je vous conte le conte d’un comte de qui je ne fais guère de compte. Incontinent Bajamond, qui étoit derrière, et qui portoit toujours un grand plumage, et qui avoit aussi une petite comté, s’imagina que je le voulois mettre sur le tapis ; il s’approcha de nous pour entendre le reste, que je dis en cette sorte : Celui dont je vous parle devint naguère amoureux de la fille d’un médecin de cette ville ; car il n’a jamais eu le courage de porter ses désirs en un lieu éminent. Il se trouvoit tous les jours dans les églises où elle alloit à la messe et à vêpres, et passoit ordinairement par devant sa porte, afin d’avoir le moyen de la voir. Enfin il s’avisa de se loger en chambre garnie vis-à-vis de sa maison, pour se contenter davantage. Un de ses laquais eut le commandement d’aborder la servante, feignant d’être amoureux d’elle ; il l’exécuta donc, et gagna en peu de temps ses bonnes grâces, si bien que le comte fut d’avis qu’il lui découvrît l’affection qu’il avoit pour la fille du médecin et qu’il tâchât de l’induire à l’assister. Cette affaire réussit merveilleusement bien : la servante, qui avoit beaucoup de familiarité avec la fille du logis, qui gouvernoit tout depuis la mort de sa mère, lui apprit l’amour que son voisin avoit pour elle. Elle en fut criée plus qu’elle ne s’étoit imaginé, d’autant que sa maîtresse s’offensa de ce qu’elle favorisoit la recherche d’un homme qui, vu sa grandeur, ne désiroit pas lui faire l’amour pour l’épouser. Outre cela, il lui fut défendu de prendre dorénavant de tels messages à faire. La servante fut infiniment marrie de ne pouvoir rien exécuter pour celui qui lui avoit promis de grandissimes récompenses. Néanmoins, pour tirer quelque argent de lui, elle lui fit accroire qu’il étoit passionnément aimé de sa dame. Il