Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/293

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rosse. Il étoit tout seul, comme c’est la coutume de ce seigneur, qui se plaît à s’entretenir dedans les rêveries. La courtoisie nous obligea de le saluer et de parler à lui, et, prenant garde que nous avions des épées de combat, il se douta de notre affaire ; tellement que, pour nous empêcher de rien entreprendre, il s’avisa de nous arrêter sans dire autre chose. Il nous représenta qu’il faisoit chaud, et qu’il valoit mieux que nous nous missions à l’ombre dans son carrosse que d’être à cheval. Nous craignions qu’il ne s’offensât, si nous lui refusions notre compagnie, vu que nous ne pouvions trouver d’excuse pour passer outre, si bien que nous nous mîmes avec lui ; tandis que nos laquais tenoient nos chevaux, il se mit à considérer le mien, et, l’ayant trouvé fort beau, il dit : Eh ! vraiment, il faut que je voie si je pourrai bien mettre en pratique sur ce cheval-là mes vieilles leçons, malgré l’ardeur du soleil. Messieurs, ne bougez de là, je vous prie. En disant cela, il s’alla mettre en selle, et fit après tout ce que peut faire un bon écuyer. Cependant le carrosse roulait toujours, et Bajamond, voulant affecter une plaisante générosité, me disoit souvent : Falloit-il qu’il nous vînt trouver ? Pour moi, je brûle d’impatience, je me voudrois battre maintenant, qu’il ne nous regarde point, si l’on se pouvoit battre en carrosse. Un peu après qu’il m’eut dit cela, Léronte, voyant que nous étions proche de Conflans, s’y voulut aller promener. Nous descendîmes donc, et allâmes avec lui dans ce beau jardin qui y est, où je l’entretins toujours avec des propos qui ne témoignoient aucune émotion. Comme il vit qu’il se faisoit déjà fort tard, il nous demanda si nous voulions nous en retourner à Paris avec lui, et nous pria de lui dire ouvertement quel dessein nous avions. C’est un dessein amoureux, lui dis-je, nous allons voir ce soir une dame en ces quartiers-ci. Bien donc, répondit-il, que je ne vous en détourne pas ; et là-dessus nous fîmes nos adieux. Quand il fut parti, Bajamond me demanda si je voulois que nous allassions nous battre tout à l’instant ; mais son ami dit qu’il n’étoit plus temps, et que la nuit alloit venir. Il contesta là-dessus, et dit que nous avions assez de loisir, à quoi je m’accordai facilement. Toutefois nous ne fîmes rien, et nous nous résolûmes de remettre la partie au premier jour, et de nous en retourner à la ville. Bajamond fit alors une de ses extravagances ; il se