Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/3

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Ainsi que nous l’avons dit ailleurs[1], l’entrée en matière du Roman comique et du Roman bourgeois est une entrée en campagne. C’est la révolte de l’esprit gaulois contre le bel esprit, une manière de fronde dont Honoré d’Urfé est le Mazarin. Mais il est bon de constater que Sorel est descendu dans la lice vingt-neuf ans avant Scarron, et quarante-quatre ans avant Furetière. C’est à lui que revient l’honneur d’avoir ouvert le feu contre l’Astrée et les romans à la suite. Le début de Francion ressemble à une fanfare : « Nous avons, dit Sorel, assez d’histoires tragiques qui ne font que nous attrister ; il en faut maintenant voir une qui soit toute comique et qui puisse apporter de la délectation aux esprits les plus ennuyés. » Et ce que l’auteur promet, il le donne avec usure. À force de vouloir s’éloigner des fadeurs à la mode, il tombe dans des gaietés rabelaisiennes ; écarts regrettables, mais qu’on ne pourrait, sans injustice, lui imputer à crime. N’est-ce pas le propre de toute réaction de dépasser le but proposé ?

Du reste, on dirait que Sorel ne se laisse aller à de telles licences que pour se créer des textes de sermons. Il est peu de chapitres où il ne lui arrive de monter en chaire pour fulminer contre la dépravation des mœurs[2]. Citons un exemple. Il s’agit d’une drôlesse de l’âge et du métier de la Macette de Régnier ; cette drôlesse, qui a nom Agathe, a eu pour gouvernante une ribaude dont elle esquisse ainsi le portrait : « Pour ne vous point mentir, il n’y avoit aucun scrupule en elle, ni aucune superstition… Elle ne sçavoit non plus ce que c’étoit des cas de conscience qu’un topinambour ; parce qu’elle disoit que, si l’on lui en avoit appris autrefois quelque peu, elle l’avoit oublié, comme une chose qui ne sert qu’à troubler le repos. Souvent elle m’avoit dit que les biens

  1. Revue française, livraison du 20 août 1857.
  2. Partout et toujours il prétend ne pas avoir tracé une seule ligne sans parti pris de moralisation. Aucune indignation n’égale la sienne lorsqu’il songe aux écrivains dénués de principes. « Autrefois, s’écrie-t-il dans la préface du Berger extravagant, il n’y avoit personne qui prit la hardiesse de mettre un livre en lumière s’il n’estoit rempli d’une doctrine nécessaire et s’il ne pouvoit servir à la conduite de la vie ; mais aujourd’hui le recours des fainéans est d’écrire et de nous donner des histoires amoureuses et d’autres fadaises, comme si nous étions obligés de perdre notre temps à lire leurs œuvres, à cause qu’ils ont perdu le leur à les faire. Ce sont des petits bouffons, des faiseurs d’airs de cour et des gens que l’on n’estime qu’un peu plus que des joueurs de violon… Cela fait que l’imprimerie nous est à charge, et, grâce à nos beaux écrivains, le peuple, voyant tant de recueils de folie que l’on lui donne pour des livres, en a tellement ravalé le prix des lettres, qu’il ne met point de différence entre un auteur et un bateleur ou un porteur de rogatons, et que si un honnête homme vient à écrire, il ne sçauroit plus voir son nom qu’à regret sur le frontispice de son ouvrage et est contraint de désavouer son enfant légitime. »