Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/304

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je serois si malheureux que d’en avoir laissé des véritables contre les lois de la façon d’écrire, je veux bien que l’on sçache que je ne m’en estimerois pas moins ; car je n’ai pas l’âme si basse, que de mettre tous mes efforts à un art auquel on ne sçauroit s’occuper sans s’asservir. N’ayant fait que témoigner la haine que je porte aux vicieux[1], avec des discours bien négligens, je pense encore que ce seroit assez. Mais, quoi que puisse dire l’envie, je me donne bien la hardiesse de croire que je n’ai point commis de fautes qui me puissent faire rougir. Que si l’on ne laisse pas de me reprendre, c’est bien perdre son temps de vouloir critiquer celui qui est le critique des autres ; c’est vouloir user ses dents contre une lime. Que l’on quitte donc cette mauvaise humeur, et que l’on me laisse retourner à mes narrations agréables.

Il nous faut sçavoir que Francion fut contraint de permettre que le valet de chambre de Raymond l’habillât d’un riche vêtement à l’antique qu’il lui avoit apporté. Il s’enquit pourquoi il ne le vêtoit point à la françoise, et n’eut point d’autre réponse, sinon qu’il obéissoit au commandement de son seigneur. Le maître d’hôtel lui ayant dit encore, quelque temps après, qu’assurément Raymond avoit envie de l’ôter du monde, il dit qu’il croyoit donc qu’avec les habits de théâtre qu’il lui envoyoit il lui vouloit faire jouer une tragédie où il représenteroit le personnage de quelqu’un que l’on avoit mis à mort au temps passé, et que l’on le tueroit tout à bon. Je ne sçais pas comment il veut faire, reprit le maître d’hôtel ; car même à peine ai-je pu apprendre le peu que j’en sçais, que je vous ai rapporté fidèlement par une compassion charitable, afin que vous vous prépariez à sortir de ce monde. Au reste, vous ne vous devriez pas gausser comme vous faites, monsieur, car vous êtes plus proche de votre fin que vous ne pensez. Je ne sçaurois quitter mon humeur ordinaire, quelque malheur qui m’avienne, dit Francion ; et puis je vous assure que je ne redoute point un passage auquel je me suis dès longtemps résolu, puisque tôt ou tard il le faut franchir. Je ne me fâche que de ce que l’on me veut faire mourir en coquin. Si mon roi, par permission divine, sçait des nouvelles de cette mé-

  1. De là le sous-titre Fléau des vicieux, dont nous avons parlé, page 4 de l’avant-propos.