Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/333

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qu’après avoir avalé je ne sçais quoi, que j’avois détrempé dans un verre avec du vin blanc, je m’étois jeté sur un lit, où je tirois à la fin. Cette nouvelle n’a point attendri son cœœur ; elle a répondu qu’elle avoit si grande envie de dormir, qu’elle ne pouvoit se relever sans se faire un grandissime tort. Voyant cela, nous avons attendu jusqu’à ce matin à mettre à fin notre entreprise. Il m’a apporté céans avec un de ses valets, et m’a mis sur ce lit-ci, où je me suis toujours tenu roide comme un trépassé. Voilà votre mari mort, ç’a-t-il dit à ma femme ; je suis fâché que vous n’avez été présente lorsqu’il a rendu l’âme ; vous eussiez sçu sa dernière volonté, et eussiez vu de quelle diligence j’ai tâché de l’assister. Hélas ! mon Dieu, est-il mort, le bonhomme ? lui a-t-elle répondu en gémissant, à grand’peine pourroit-on en rencontrer un qui l’égalât en douceur de naturel ! Contez-moi ce qu’il vous a dit étant proche de sa fin : ne me le celez point ; cela me servira de consolation. Vous vous trompez bien fort, lui a-t-il répliqué, cela vous servira de remords de conscience toute votre vie, si vous avez une âme pitoyable et soigneuse de son salut : mon bon cousin m’a dit que vous étiez cause de son trépas, et qu’il s’y laissoit aller comme à un refuge qui étoit suffisant de le garantir des ennuis qu’il enduroit en votre compagnie. Hélas ! que je suis malheureuse ! a-t-elle dit, quelle mauvaise chère lui ai-je faite ? Faut-il qu’il soit mort avec une rancune contre moi ! Il ne priera pas Dieu pour moi en l’autre monde. Sainte Marie ! nos voisins sçavent bien le bon traitement que je lui ai fait ; il y avoit plus d’un mois que nous n’avions eu de noise. Fili David[1] ! j’étois si prompte à exécuter tous ses commandemens que je pensai avant-hier me rompre le col en descendant les montées pour lui aller quérir son vin du coucher : hélas ! le pauvre homme, il n’a point bu depuis en ma compagnie, et n’y boira plus jamais.

Mon cousin lui a laissé achever ses doléances, et s’en est allé hors de céans, afin qu’elle fît sans fiction ce qui étoit de sa volonté. Dès qu’il a été dehors, elle a envoyé quérir cette femme que vous voyez, qui n’est pas meilleure qu’elle, et ensemble son adultère. Mon mari est mort, ma commère, lui a-t-elle dit. Eh bien, voilà bien de quoi pleurer, lui a-t-elle

  1. Exclamation tirée des Évangiles selon saint Marc et saint Luc.