Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/342

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bon gré : Dieu a permis sans doute qu’il ait eu un enfant du naturel qu’il en a un, pour le punir de son avarice. Cela peut bien être, dit Francion, et je pense que le ciel m’a mis en terre pour l’en punir aussi. Je vous jure que je ne m’y épargnerai pas, ou mon esprit sera stérile en inventions. Dites-moi seulement si vous avez beaucoup de connoissance de lui. Oui, monsieur, répondit l’autre ; car je demeure dans une ferme à une lieue de son château, si bien que j’ai appris toute sa généalogie, et toutes ses façons de faire, d’un certain garçon qui l’a servi, lequel vient fort souvent chez moi. Contez-moi donc tout, sans rien oublier, repartit Francion : et sur cela celui qui l’accompagnoit dit ce qu’il en avoit ouï. En après Francion continua de cette sorte : Je lui en donnerai tout du long de l’aune, cela vaut fait : n’est-il pas ambitieux, pour comble de tous ses autres vices ? N’est-il pas fort aise que l’on croie qu’il est des plus nobles et des mieux apparentés ? Vous touchez au but, répondit l’autre, quand vous auriez mangé, un minot[1] de sel avec lui, vous ne le connoîtriez pas mieux que vous faites. Il veut à toute force que l’on l’estime gentilhomme, et il a bien baillé des coups de bâton autrefois à des manans, qui avoient dit qu’il ne l’étoit pas, et qu’il le falloit mettre à la taille. Oh ! le mauvais, dit Francion, ce n’est pas ainsi qu’il y faut aller : je le veux rendre noble, moi, et malgré qu’il en ait ; car je sçais bien que du commencement il n’approuvera pas ce que je ferai pour y parvenir.

En discourant ainsi ils arrivèrent près d’un petit bocage, au delà duquel ils entendirent du bruit, comme si quelques personnes en eussent violenté une autre. Notre aventurier, qui veut tout sçavoir, et qui veut punir tous les forfaits qu’il voit commettre, pique son cheval, étant suivi de ses gens, et aperçoit quatre grands marauds, qui tiennent au collet un jeune gentilhomme qu’ils ont démonté. Encore qu’il s’approchât d’eux, ils ne le quittoient point, et parce qu’il ne vouloit pas marcher vers l’endroit où ils avoient envie de le mener, ils le traînoient contre terre de toute leur force. Que voulez-vous faire à ce galant homme-là, pendards ? dit Francion. Ce n’est pas là votre affaire, répondit l’un ; sçachez seulement que notre procédure est approuvée de la justice. La justice, ré-

  1. Cent livres.