Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/343

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pond Francion, et qui est cette honnête demoiselle qui fait ainsi traiter les honnêtes gens ? Laissez-le là tout à cette heure, ou vous vous en repentirez. Monsieur, dit un autre, vous nous laisserez, s’il vous plaît, faire notre charge ; nous sommes officiers du roi : nous voulons mener cette homme-ci en prison pour ses dettes. N’est-ce que pour cela ? répondit Francion, et je vous jure qu’il n’y ira pas. Achevant ces paroles, il tira son épée, et tous ceux qui étoient avec lui en firent de même ; puis ils commencèrent à charger sur les sergens de si bonne fortune, qu’ils furent contraints de lâcher leur prise et de montrer les talons à leurs ennemis. Le voisin de l’avare, s’étant approché, dit à Francion : Monsieur, c’est ici le jeune du Buisson, que vous avez secouru. À la bonne heure, dit Francion, je suis fort aise d’avoir fait cette rencontre. Là-dessus le jeune gentilhomme le vint remercier avec des paroles où il montroit la bonté de son esprit ; ce qui le convia à lui faire un accueil très-favorable. Il lui demanda si c’étoit donc pour des dettes que l’on l’avoit voulu mener en prison. Du Buisson répondit que oui, et qu’à cause que son père ne lui donnoit point d’argent il avoit été forcé d’en emprunter d’un certain banquier, qui, ayant affaire de ses pièces, le poursuivoit vivement de le lui rendre. En parlant de ces choses-là, ils se trouvèrent à une petite ville, où ils avoient dessein de souper et de coucher. Il y avoit deux hommes qui buvoient dans l’hôtellerie où ils se rendirent : l’un, qui avoit le nez rouge comme une écrevisse, ayant regardé le jeune du Buisson, fit signe à son camarade : après cela ils se mirent à trinquer plus fort que devant, ayant quelques tranches de jambon pour inciter la soif. Çà, disoit l’un en tenant son verre, greffier de la geôle de mon estomac, apprêtez-vous à faire l’écroue de ce vaillant champion, que je vais mettre à couvert : voilà encore un verre de vin qui a élu son domicile en mon ventre, dit-il en buvant derechef. Compagnon, reprit-il, après avoir bu, je vous donne assignation devant le trône du dieu Bacchus, pour dire à quel sujet vous ne buvez pas en temps et lieu, quand vos amis vous en interpellent. Je n’y comparoîtrai pas, répondit l’autre, quand vous lèveriez un défaut, dont je fusse contraint de payer les dépens, et quand on me devroit après condamner par contumace ; j’en appellerai comme de juge incompétent, et je