Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/349

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bien fourni de tout, je ne vous importunerois pas ainsi de contenter mes appétits. Mon Dieu, à propos, je me souviens qu’un homme de ce pays-ci, que j’ai rencontré en chemin, m’a dit qu’il y a en ce village un certain homme qui ne fait autre chose qu’aller à la chasse et vend sa proie à ceux qui la veulent acheter ; il seroit bon d’envoyer chez lui pour avoir des perdrix et de la venaison. L’avaricieux fut contraint de faire les choses à quoi Francion le convioit ; il n’osoit pas les lui refuser, se promettant qu’il n’auroit que ce soir-là cette charge et que son hôte poursuivroit son voyage commencé ; mais il fut bien étonné de se voir loin de son compte. Francion lui dit : Mon cher cousin, ne vous tourmentez point tant l’esprit, comme il me semble que vous faites, pour ne me voir pas possible traité à votre fantaisie ; tous ces jours-ci qui viennent nous ferons meilleure chère : vous aurez plus de moyen de faire chercher du gibier : j’aime tant votre conversation, que j’aurai bien de la peine à sortir de céans. Comment, vertubieu ! disoit du Buisson en lui-même, sera-t-il dit que je nourrisse si longtemps cet homme-ci avec tout son train ? Ah ! j’y mettrai bon ordre, ma foi ! encore espère-t-il que je lui ferai meilleure chère que maintenant ; et comment cela seroit-il possible ? a-t-il envie de me ruiner ? Un de ses gens, qui s’est mêlé de la cuisine, a demandé tant de beurre, tant de moelle, tant d’épices et d’autres ingrédiens pour assaisonner les viandes, qu’en ce seul souper-ci toutes mes provisions ont été mises en œœuvre. Alors, prenant la parole sur cette pensée, il dit à Francion qu’il lui conseilloit de partir dès le lendemain au matin, pour parachever son voyage, parce qu’il ne devoit pas laisser échapper le temps, qui étoit disposé au beau, et que, s’il attendoit jusqu’à l’autre semaine, il auroit bien de l’incommodité sur les champs, à cause des pluies qui viendroient, suivant les prédictions de l’Almanach du curé de Milmonts, qui ne mentoit point. Ah ! mon cousin, y a-t-il tant d’affaires ? répondit Francion ; s’il fait mauvais temps la semaine qui vient, je ne partirai point, j’attendrai à l’autre. Mais, mon cousin, répliqua du Buisson, nous aurons encore, d’ici à quinze jours, de grands orages. Eh bien, dit Francion, j’aurai donc patience jusques à un mois d’ici : que m’en chaut-il ? il n’y a rien de pressé. Mon Dieu, à propos, lorsque j’en serai là, il faudra que vous me prêtiez quatre