Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/351

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veulent faire prendre pour des seigneurs, afin d’exécuter quelque mauvaise entreprise. Néanmoins je ne suis pas résolu de le loger passé cette nuit, fût-il mon cousin plus que germain. Je n’en serai pas de beaucoup mieux, quand tout le monde aura sçu qu’il aura été ici longtemps, et qu’il est mon parent : au contraire, la plupart de mes biens seront dissipés. Plus de profit et moins d’honneur, c’est la devise de mon père. Pour être du sang d’un marquis, on n’est pas plus à son aise : quoi que ce soit, pour lui avoir fait bonne chère, je ne serai pas davantage son parent que je suis ; et pour lui en faire une mauvaise, je ne le serai pas moins. À la vérité, je n’oserai pas le mettre hors de céans par les épaules, mais bien userai-je de quelque doux moyen pour l’en faire sortir, sans qu’il se puisse mécontenter de moi. Je feindrai demain que j’ai un grand procès, qu’il me faut aller solliciter à la ville ; vous vous ferez plus malade que vous n’êtes ; et, quand l’on vous demandera ce qui sera nécessaire pour le traiter, vous feindrez d’être en rêverie et de n’avoir plus de raison : tellement que, d’un autre côté, me voyant absent pour beaucoup de jours, et ne pouvant jouir de ma fréquentation non plus que de la vôtre, il sera indubitablement forcé de s’en aller. Mais il faudra bien défendre à nos gens de lui laisser emmener nos chevaux, comme il a dit qu’il avoit désir de faire. Mademoiselle du Buisson approuva les raisons et les intentions de son mari, qui, l’ayant laissée dans sa chambre, s’en alla coucher dedans une autre.

Cependant sa fille, qui étoit recherchée depuis longtemps d’un beau jeune gentilhomme, l’avoit averti par une lettre, qu’il se présentoit une belle occasion d’accomplir leurs désirs, à cause que sa mère étoit malade, et qu’on ne prendroit pas garde de si près à ses actions que de coutume, parce qu’il étoit venu un seigneur loger chez eux, ce qui avoit mis tout en désordre. L’amant étoit déjà venu, et si favorablement, qu’un homme du château, l’ayant rencontré, l’avoit pris pour le suivant de Francion, qui étoit de sa taille. La belle étoit avec lui dans une chambre, entre celle du prétendu marquis et celle de son père. La guerre amoureuse leur plaisoit tant, qu’ils la recommençoient dès qu’ils le pouvoient faire. Ils faisoient trembler le lit d’une telle manière, que le père le pouvoit bien entendre. De toute la nuit il n’avoit sçu clore les yeux : trop