Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/378

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le pouvant mettre en goût, il la repoussa en riant. Vous n’êtes pas tant indisposée que vous feignez, lui dit-il ; si vous avez quelque mal, il ne vient que de fantaisie ; je m’en revais, pour moi. Il ne faut point que vous cherchiez d’autre compagnie que celle de votre chevet, en l’absence de votre mari. Elle enrageoit de l’entendre parler de la sorte, et toutefois ce dédain ne fut pas encore assez puissant pour convertir en haine l’affection qu’elle lui portoit. Elle continua le bon traitement qu’elle avoit de coutume de lui faire, et tâcha, autant qu’il lui fut possible, de s’acquérir ses bonnes grâces. Enfin, ayant envie de se délivrer de ses importunités, il feignit qu’il avoit plus de bienveillance pour elle qu’auparavant ; et, d’autant que le maître étoit revenu, il fallut qu’elle prît résolution de l’aller trouver elle-même une nuit, lorsqu’il seroit couché, pour passer quelque temps en sa compagnie. Leur accord étant fait, la voilà la plus contente femme du monde, et elle s’imagine qu’infailliblement elle accomplira ses désirs.

Francion, n’étant pas d’un même avis qu’elle, dit sur le soir à un porcher et à un vacher du logis, qui couchoient dessus leurs étables, qu’ils s’en vinssent dedans sa chambre passer la nuit pour voir un esprit qui ne manquoit jamais à le venir tourmenter. Ils répondirent qu’ils n’en feroient rien, et qu’ils avoient trop peur de telles bêtes. Venez-y hardiment, repartit Francion, vous n’y recevrez point de mal : je pense que c’est cette servante que nous avons eue depuis peu qui me veut épouvanter. Il faut seulement faire provision de bonnes verges pour la fouetter si fort, qu’elle n’ait plus envie d’y revenir. Les deux drôles, apprenant cette nouvelle, furent aussi aises que s’ils eussent été de noce ; ils se tinrent dedans sa chambre sans faire aucun bruit, ayant en main les armes qui étoient nécessaires. La pauvre amoureuse, voyant alors que son mari s’étoit endormi pour longtemps, suivant sa coutume ordinaire, se leva tout bellement d’auprès de lui, puis, étant sortie de sa chambre, elle ferma la porte à double ressort, afin que, si d’aventure il se réveilloit, elle eût le loisir de sortir d’avec Francion, si bien qu’il ne la pût prendre sur le fait, et qu’il crût qu’elle étoit au privé.

Francion, qui l’entendit bien venir, dit à ses compagnons qu’ils apprêtassent leurs forces, et que l’esprit prétendu s’approchoit. Ils ne furent pas sourds à son avertissement, et