Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/382

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un bon ouvrier d’avoir eu un enfant dès le premier jour : mais ceux qui en parlèrent sérieusement s’étonnèrent comme cette fille avoit été si peu grosse, que l’on ne l’avoit pu découvrir : aussi étoit-ce qu’elle s’étoit servie de quelque artifice pour le cacher.

Le lendemain il y eut un des plus gros du village, qui croyant qu’il n’y avoit rien qui fût inconnu à Francion, l’envoya querir pour sçavoir qui étoit celui d’entre tous ses valets qui avoit dérobé la moitié d’un pourceau, qu’il avoit mis au saloir ; car il étoit certain que le larcin n’avoit point été commis par des étrangers. Francion n’eut pas pu conserver l’opinion que l’on avoit de lui s’il ne se fût ici encore servi d’une subtile finesse : il tira de sa poche une bougie commune, et dit qu’en la faisant il avoit mis parmi la cire des drogues de telle vertu, que, quand elle étoit allumée, jamais elle ne pouvoit être éteinte du souffle d’aucune personne, si ce n’étoit du larron qui avoit dérobé la chose dont l’on étoit en peine. Il faut que vous veniez l’un après l’autre dedans cette chambre où je serai seul, poursuivit-il en parlant aux valets : je vous ferai faire l’épreuve. Aussitôt il entra au lieu qu’il avoit dit, et le premier qui le suivit, étant innocent, ne feignit point de souffler tant qu’il put, se pensant justifier, et se fiant sur ce qu’avoit dit Francion ; mais la mèche ne faillit pas à perdre sa flamme, de quoi il fut infiniment étonné, et jura que pourtant il n’étoit pas coupable. Mon ami, lui dit Francion, vous voyez ce que ma bougie m’en peut faire croire ; toutefois je n’en parlerai point ; allez-vous-en sans faire semblant de rien, et dites à vos compagnons qu’ils se hâtent de venir ici. Le valet sort, et incontinent Francion rallume sa chandelle par le moyen d’une certaine pierre qui jetoit du feu dès que l’on la frottoit. Un autre garçon le vint voir auquel il arriva une même fortune qu’au premier ; et ainsi en avint-il aux autres ; car la bougie n’avoit rien qui la pût faire résister à la force de leur vent. Néanmoins, étant sortis, on avoit beau les interroger de ce qui leur étoit arrivé, ils n’en disoient mot du monde, et attendoient la fin de l’épreuve, ne se communiquant rien l’un à l’autre. Ceux qui étoient dans le logis eussent bien voulu voir toute la cérémonie de Francion ; mais il avoit défendu que nulles autres personnes n’entrassent au lieu où il étoit que ceux qui y avoient à faire ;