Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/387

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d’ente, où il étoit fort expert, car autrefois il avoit appris cela dans des livres de jardinage, et, pour vous bien dire, son esprit étoit comme un marchand mêlé qui s’étoit chargé de toute sorte de drogues pendant son loisir, il n’avoit rien trouvé de trop pesant ni de trop difficile à voir. Il s’étoit donc mis en besogne dedans le dos, lorsque la fille du logis s’en vint vers lui pour contenter sa curiosité en voyant son ouvrage. Il bénit cent fois l’heure que l’habit de paysan lui avoit été donné, puisqu’il avoit joui de beaucoup de filles dont il n’eût pu jamais approcher autrement, et que davantage il lui donnoit le moyen d’être si proche de celle-ci. Joconde tenoit un livre en sa main, où elle lisoit parfois après l’avoir regardé travailler. Quel beau livre est-ce là, mademoiselle ? lui dit-il, ne trouvant point d’autre occasion de l’accoster. Quand je vous l’aurai dit, répond-elle, que vous servira cela ? Vous aurez entendu un nom inconnu qui vous semblera étrange. Car vous autres paysans, qui ne lisez guère en toute votre vie, vous croyez qu’il n’y a point d’autres livres au monde que vos heures. Je ne suis pas, en ceci, de la croyance des autres, repartit Francion ; je sçais bien ce que c’est de toutes sortes de livres, et il n’y en a guère de bons que je n’aie lus. Mon Dieu ! c’est un miracle, reprit Joconde ; eh bien, donc, pour satisfaire à votre demande, je vous apprends que c’est ici un livre où il est traité des amours des bergers et des bergères. N’en avez-vous jamais vu de semblable ? Oui, repartit Francion, je vous assure que la lecture en est fort agréable, et principalement à ceux qui sont aux champs comme vous êtes ; car vous êtes infiniment aise de voir, en effet, les délices qui vous sont représentées par le discours. Oh ! combien vous êtes déçu de croire cela ! dit-elle, car, si la curiosité ne me poussoit à voir la fin des aventures qui sont décrites ici, je n’aurois pas le courage d’achever de feuilleter tout, parce que je me plais fort en la vraisemblance, et je n’en sçaurois trouver en pas une histoire que je puisse voir dedans un tel livre. Il y a bien de l’apparence : les bergers sont ici dedans philosophes, et font l’amour de la même sorte que le plus galant homme du monde. À quel propos tout ceci ? Que l’auteur ne donne-t-il à ces personnages la qualité de chevaliers bien nourris ? Leur fît-il, en tel état, faire des miracles de prudence et de bien dire, l’on ne s’en étonneroit point