Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/388

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comme d’un prodige. L’histoire véritable ou feinte doit représenter les choses au plus près du naturel ; autrement c’est une fable qui ne sert qu’à entretenir les enfans au coin du feu, non pas les esprits mûrs, dont la vivacité pénètre partout. Il fait bon voir ici l’ordre du monde renversé. Je suis d’avis, pour moi, que l’on compose un livre des amours des chevaliers, à qui l’on fasse parler le patois des paysans, et à qui l’on fasse faire des badineries de village. La chose ne sera point plus étrange que celle-ci, qui est sa contraire.

Francion, connoissant par ce discours que Joconde avoit un de ces beaux esprits qu’il avoit coutume de rechercher passionnément, il fut le plus content du monde d’avoir logé ses affections en si digne lieu ; et, pour ne perdre point l’occasion de l’entretenir, il reprit la parole en cette sorte : Il faudroit être dépourvu de jugement pour n’approuver point les raisons que vous alléguez. Je confesse maintenant que vous ne pouvez guère tirer de plaisir de la lecture de ce livre ; toutefois je vous avertirai bien qu’il s’est trouvé quelquefois, dedans les villages, des hommes vêtus en paysans qui étoient capables de faire l’amour avec autant de civilité, de prudence et de discrétion que les personnes qui sont dans la plus florissante cour de la terre. Cela s’est vu si rarement, dit Joconde, que l’on n’en peut pas faire un nombre qui autorise mon livre des bergeries. Or çà, dit Francion en riant, je veux bien même vous assurer que vous trouverez en ce pays-ci de ces bergers amans, et moi qui suis berger, je dirai bien sans vanité que, quand l’on me mettra en ce rang, l’on ne fera rien que de très à propos. Je n’en doute point, répondit Joconde, mais vous aurez bien de la peine à trouver une fille de votre étoffe. Il n’y en a guère ici que de très-maussades. Vous voulez parler des villageoises, repartit Francion ; pour moi je ne jette point les yeux sur celles-là. Il y en a ici d’autres qui ne sont pas seulement dignes d’être aimées d’un accompli berger, mais aussi d’un accompli courtisan. Je puis bien tenir assurément ce discours, puisque j’ai eu le bonheur de vous voir. Ah ! Dieu, s’écria Joconde, vraiment j’ai été trompée jusques ici, croyant que ce ne fût qu’à la cour qu’on se mêlât de donner des flatteries : comment, vous en avez ici pareillement l’usage ? La vérité se dit partout, reprit Francion. Alors Joconde le quitta pour aller