Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/395

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point de peur que l’on entre céans, je ferai bonne garde.

Le valet monta aussitôt à la chambre de son maître, à la porte de laquelle il heurta ; mais, parce que l’on y étoit encore endormi, l’on ne lui ouvroit point. Cependant le caporal, qui étoit un bon bourgeois, plus glorieux que César de se voir équipé d’autres armes que les siennes ordinaires, qui étoient une alène et un tranchoir, s’ennuyoit d’attendre si longtemps à une porte, joint qu’il avoit affaire ailleurs. Il se mit en fougue, et, ayant dit que l’on ne le respectoit pas comme l’on devoit, commença à jurer ; car il ne tenoit rien que le jurement de la noblesse. Après cela, voyant que quoiqu’il appelât à haute voix, on ne lui venoit point rendre réponse, il s’en alla tout dépité, disant qu’il feroit payer l’amende au maître du logis.

Joconde n’avoit encore osé retourner à sa chambre, de peur de rencontrer le valet ou quelque autre sur le chemin. Elle s’avisa que Francion feroit bien de s’enfuir, puisque la porte étoit alors ouverte ; d’autant que, quelque artifice qu’il eût, il lui seroit bien difficile de se mettre si secrètement dedans les tonneaux du charretier, que personne ne l’aperçût. Il trouva son avis très-bon, et, dès l’instant même, il se mit à traverser la cour. Comme il fut à la grande allée, par où l’on alloit à la porte, il eut tant de crainte que le valet ne vînt à descendre et qu’il ne le vît, qu’il commença à courir de toute sa roideur, afin d’être tant plus tôt hors de la maison. Mais, ne regardant pas que le seuil de la porte étoit fort haut, il y voulut passer sans lever les pieds, et chut tout de son long sur le pavé, où il se pensa rompre bras et jambes. Joconde, qui le vit, tomber, en eut bien de l’ennui ; néanmoins elle ne lui donna point de secours, et s’en alla coucher dedans sa chambre, comme si elle n’en eût bougé depuis le soir précédent.

Francion se releva avec beaucoup de peine, et, ne se pouvant quasi plus soutenir, s’appuyoit contre les murailles en marchant. Il fit très-bien de partir, car le valet, ayant eu charge de son maître d’aller à la grande place, sortit aussitôt avec ses armes. Il cheminoit donc le mieux qu’il pouvoit, et étoit prêt à se laisser couler à terre pour se reposer, lorsqu’en jetant les yeux vers le coin de la rue il y aperçut une chaire à bras, d’où il vit sortir tout d’un coup un homme qui se