Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/420

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vouloit montrer une éclogue, il le repoussa de toute sa force hors de sa chambre, et, s’il ne s’en fût fui, il lui eût fait sauter les montées. Comment ! disoit-il, celui-ci est encore pire que les autres : il parle de beaucoup plus mal. Ne cessera-t-il d’en venir jusqu’à ce soir ? Ah ! ce sont des chercheurs de barbets[1] ; ce sont des filous qui veulent dérober mes meubles ! Quiconque ce soit qui me vienne voir désormais, je n’ouvrirai point ma porte qu’il ne m’ait dit son nom ; que s’il bégaie ou s’il s’appelle Saluste, il n’entrera pas ! Hortensius, ayant dit ceci, avoit encore envie de faire courir des sergens après Saluste, pour le faire arrêter comme un voleur ; mais il ne trouva personne, en la maison où il demeuroit, qui s’y voulût employer.

Cependant Saluste gagna au pied[2], et nous allâmes chez lui tout exprès pour sçavoir s’il avoit vu Hortensius. Il nous dit qu’il avoit été chez lui, mais que c’étoit un fol aussi furieux qu’il y en eût aux Petites-Maisons, et qu’il n’avoit jamais eu la patience d’entendre ce qu’il vouloit dire et l’avoit voulu battre sans aucun sujet ; si bien qu’il étoit fort heureux d’être échappé de ses mains. L’Écluse ne se put tenir de lui découvrir la friponnerie que nous avions faite ; cela lui donna tant de contentement, qu’il dit qu’il falloit alors que les trois Saluste allassent tous ensemble voir M. Hortensius. Cet avis nous plaisant, nous y retournâmes, et, ne le trouvant pas, nous allâmes jusqu’à une imprimerie, où il corrigeoit des épreuves. Nous lui dîmes qu’il ne se devoit pas fâcher de notre procédure, que nous étions frères et que nous faisions tous trois des vers, mais qu’à la vérité il n’y avoit que notre aîné qui eût fait l’éclogue. J’ai depuis songé à votre fait, nous dit-il, et je ne suis plus tant en colère. Il m’a semblé que vous pouviez bien avoir tous trois fait cette éclogue, et que l’aîné avoit fait le commencement, le second le milieu, et le cadet la fin. Cela est ainsi, lui dis-je, mais nous ne vous l’osions pas dire. Il crut tout cela pour lors ; mais, depuis, l’on lui découvrit notre tromperie, ce qui fit qu’il ne nous voulut

  1. « Chercheur de barbets, un qui cherche à dérober dans une maison et feint de chercher un barbet égaré. » Curiosités françoises d’Oudin.
  2. S’enfuit.