Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/43

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de sorte qu’il a été contraint de contracter une paix honteuse avec Laurette. Il n’y a rien que sa porte de derrière qui soit ouverte, et je vous assure bien qu’elle l’est, de telle façon, qu’il ne peut retenir une liquide et sale matière qui en sort à chaque moment. Il a fallu qu’il m’ait prié, comme son bon compère, de lui bailler une drogue qui ira refermer les ouvertures et apaiser les séditions de ces rebelles, qui, ne se tenant pas aux lieux ordonnés, s’enfuient sans demander congé. Dois-je craindre qu’il ne prenne quelque vengeance de moi ? reprit Francion. Je ne vous en ai encore rien dit, répondit le barbier, parce qu’il m’a semblé que vous avez bien le moyen d’éviter, par votre science, toutes les embûches qu’il vous sçaura dresser ; néanmoins je vous assure, à cette heure, qu’il n’épargnera pas toute la puissance qu’il a pour vous jouer un mauvais tour. Je m’en vais gager qu’il fera assembler les plus vaillans du village pour vous venir ce soir enlever et vous mettre en prison dans le château. Cela ne m’empêchera pas de boire à sa santé avec ce verre d’eau, que je m’en vais aussi emprisonner, répliqua Francion ; puis il changea de discours et acheva de prendre son repas.

Comme il se levoit de table, plusieurs habitans arrivèrent à l’hôtellerie, poussés de curiosité de le voir. Ils demandoient tous : Où est le pélerin ? où est le pèlerin ? à si haute voix qu’il l’entendit distinctement. Incontinent il fit fermer la porte avec les verrous, et, quoique ces gens-là heurtassent, disant tantôt qu’ils avoient affaire d’un coffre qui étoit dedans la chambre, tantôt qu’ils vouloient parler au barbier, ils ne purent obtenir que l’on leur ouvrît l’huis. À la fin, ils jurèrent tant de fois qu’il y avoit un homme blessé dans le village, qui se mouroit à faute d’un prompt remède, qu’il fallut faire sortir le barbier ; mais, comme ils pensoient entrer dedans la chambre, Francion et son valet se présentèrent à l’entrée les pistolets à la main, protestant de les tirer contre ceux qui seroient si téméraires que d’approcher.

Les paysans, qui n’avoient pas coutume de se jouer avec de pareilles flûtes, demeurèrent tous penauds, et, s’en retournant, laissèrent refermer la porte. Il en revint encore d’autres en plus grand nombre, qui perdirent leurs peines ni plus ni moins que les premiers. Francion, à qui leur importunité déplaisoit infiniment, se résolut de s’en délivrer le plus tôt qu’il