Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/460

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drez, répliqua Hortensius ; mais vous, du Buisson, que me voulez-vous dire ? Je vous demande, Sire, puisque Sire y a, reprit du Buisson, si, étant en Pologne, vous ne garderez pas une justice égale : comme vous récompenserez les vertus, ne punirez-vous pas les vices ? et, vous souvenant de ceux qui vous ont offensés, ne tâcherez-vous pas de les amener vers vous par beau semblant, afin de les faire mourir ? J’ai ouï parler de l’Écluse, de Saluste, d’un arracheur de dents et de quelques sergens, qui ne vous ont pas traité comme ils devoient : n’en faut-il pas tirer raison ?

Hortensius, ayant alors un peu médité à part soi, dit : Sçachez qu’il ne faut pas que le roi de Pologne prenne le souci de se venger des injures qui ont été faites au poëte Hortensius. Or je compose cet apophthegme à l’exemple de celui d’un roi de France[1], qui ne vouloit point se venger des injures faites au duc d’Orléans. C’est ainsi que ma lecture me profitera désormais ; et il faut que je mande à mon hôtesse de Paris qu’elle me renvoie mes livres communs, que je lui ai laissés en gage pour trente-cinq sols que je lui devois de reste. Quand je les aurai, on ne me dira aucune chose que je n’aie une prompte repartie, puisée de celles de tant d’anciens monarques, dont j’ai feuilleté les vies. Mais en attendant je me servirai de Plutarque et du recueil d’Érasme, et dès maintenant, mes amis qui m’assistez, je vous apprends que je vous donnerai tout ce que j’ai, à l’imitation d’Alexandre, et ne me réserverai que l’espérance : voyez-vous comme j’applique ces choses. Or j’y continuerai tellement, que le livre que l’on fera de mon histoire sera le plus beau du monde. Vous, Audebert, il me semble que votre humeur est assez curieuse, vous serez propre à recueillir tous mes apophthegmes. Dès le matin, vous viendrez auprès de moi et ne me quitterez point qu’au soir : encore faudra-t-il que vous couchiez quelquefois dans ma chambre ; car la nuit, si je me réveille et que je dise quelque chose, ce ne sera rien qu’apophthegmes. Quoi ! en demandant le pot à pisser, interrompit du Buisson, et si vous êtes marié, vous entretiendrez aussi madame la reine de vos beaux apophtegmes ? Taisez-vous, dit Hortensius, ce n’est pas à vous que je parle ; c’est à vous, mon Audebert, qui ferez un registre de tout ce

  1. Louis XII.