Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/462

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belle dame de l’Italie. Il répondit qu’il seroit fort aise d’avoir ce divertissement, et l’on attela trois carrosses pour toute la troupe. Il ne vouloit pas sortir avec son manteau fourré, parce que les Polonois n’en avoient point ; mais l’on lui dit qu’à la vérité ils n’en portoient point, à cause qu’ils étoient alors en un pays chaud, et qu’il n’eût pas été malséant qu’il en eût un simple comme les leurs ; mais qu’il ne falloit pas qu’il témoignât d’être si changeant que de quitter déjà une façon d’habillement qu’il avoit prise. Ainsi l’on le rendit content, et il se mit dans un carrosse avec les Polonois et Audebert, qui devoit être toujours auprès de lui pour remarquer ce qu’il diroit. Les deux autres carrosses furent remplis de gentilshommes françois, et allèrent en queue du premier, qui fut bien regardé de tout le peuple. Quelques-uns crurent que c’étoient des masques qui alloient danser un ballet quelque part ; mais ils s’étonnoient fort de voir que l’on fît des momeries en cette saison, qui étoit fort éloignée du carnaval. Nays les reçut fort bien, et en même temps plusieurs dames de sa connoissance arrivèrent pour voir le nouveau roi de Pologne. Il se montra si courtois, qu’il ne se voulut point asseoir qu’elles ne le fussent aussi. Pour ce qui est des hommes, afin de témoigner toujours du respect à leur prince, ils se contentèrent de s’appuyer d’un côté et d’autre. La première chose que Nays dit fut qu’elle étoit infiniment aise du bonheur qui étoit arrivé au plus excellent personnage du monde, et que l’on n’avoit plus sujet de croire que Dieu voulût tout à fait perdre les hommes, puisqu’il avoit permis que l’on donnât un sceptre à celui qui devoit rendre à l’univers sa première beauté. Ce que vous plus devez admirer, madame, dit alors du Buisson, c’est que d’une petite chose on en a fait une bien grosse. Ainsi tout croît en pyramide renversée ; les petits ruisseaux se changent en mers, une houssine devient une grosse poutre, et notre roi qui n’étoit presque rien est devenu fort grand. Sa vie se gouverne par un destin contraire à celui de Denis le Tyran, qui de roi devint pédant ; car lui, de pédant qu’il étoit, il est devenu roi. Apprenez à parler plus modestement, dit Hortensius ; que cette jeunesse est folle et inconsidérée ! Je ne nie pas que je ne vienne de peu, mais qu’est-il besoin de le dire ? Il faut oublier tout ce qui s’est passé, comme s’il n’étoit jamais avenu, et nous devons croire que la fortune étoit ivre et