Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/465

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tout en armes dès qu’il seroit en Pologne. Songez donc à moi, lui vint dire du Buisson ; n’oubliez pas de me donner une compagnie de carabins sur la mer. Bien, vous l’aurez, répondit Hortensius ; toutefois je crois que vous briguez plutôt la charge de bouffon royal que toute autre.

Francion, craignant là-dessus que le roi de Pologne ne se fâchât, le fit changer de discours et lui demanda quelles seroient les plus belles ordonnances qu’il mettroit en avant pour rendre son peuple heureux. Je veux bien en parler ici, dit Hortensius ; pour le moins ces messieurs, que l’on m’a envoyés, l’entendront. Je veux donc que mon État soit bigarré et qu’il soit autant pour les lettres que pour les armes ; si bien que, pour adoucir l’humeur des Cosaques, qui est un peu trop martiale, je ferai venir un quarteron de poëtes de Paris, qui établiront une académie et donneront des leçons pour la poésie et pour les romans. Je veux que tout le monde fasse des livres en mon royaume et sur toute sorte de matières. On n’a vu encore des romans que de guerre et d’amour, mais l’on en peut faire aussi qui ne parlent que de procès, de finance, ou de marchandise. Il y a de belles aventures dans ce tracas d’affaires, et personne que moi ne s’est encore imaginé ceci ; j’en donnerai toute l’invention, et de cette sorte le drapier fera des romans sur son trafic, et l’avocat dessus sa pratique. L’on ne parlera que de cela, tout le monde sera de bonne compagnie, et les vers seront tant en crédit que l’on leur donnera un prix. Qui n’aura point d’argent portera une stance au tavernier[1], il aura demi-setier, chopine pour un sonnet, pinte pour une ode et quarte pour un poëme ; et ainsi des autres pièces ; ce qui pourvoira fort aux nécessités du peuple ; car le pain, la viande, le bois, la chandelle, le drap et la soie s’achèteront au prix des vers, qui ordinairement auront pour sujet la louange des marchands ou de leurs marchandises : l’on aura ce soulagement quand l’on n’aura point de pécune ; voilà ce que j’établirai pour le commerce. Pour ce qui est de la justice, elle sera bonne et briève ; si la cause n’est liquide, l’on tirera

  1. L’auteur du Voyage dans la lune ne fait que reproduire cette plaisanterie, lorsqu’il parle du prix d’un déjeuner acquitté avec un sixain. (Histoire comique, etc., par Cyrano de Bergerac (Bibl. gaul.), p. 64.). —— Voilà la Banque d’échange en germe.