Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/47

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


cause que je n’ai pas le temps qu’il me faudroit pour une semblable traite ; et puis je désirerois bien me reposer. Je vous dirai seulement les dernières choses qui me sont avenues dont vous ne laisserez pas, je m’assure, d’être infiniment bien satisfait. Encore qu’il semble que l’on devroit celer tout cela, je vous le découvrirai de tout point, d’autant qu’il m’est aisé à voir que je ne puis confier mon secret plus assurément.

Sçachez donc que je m’appelle Francion, et qu’étant il y a quelques jours à Paris, non point en l’habit que vous m’avez vu, mais en celui de courtisan, je rencontrai, en faisant la promenade à pied par la rue, une bourgeoise, la plus aimable que je vis jamais. Aussitôt la fièvre d’amour me prit avec une telle violence, que je ne sçavois ce que je faisois. Le cœur me battoit dedans le sein plus fort que cette petite roue qui marque les minutes dans les montres ; mes yeux étinceloient davantage que l’étoile de Vesper, et, comme s’ils eussent été attirés par une chaîne à ceux de la beauté que j’avois aperçue, ils les suivoient tout partout. La bourgeoise étoit mon pôle, vers lequel je me tournois sans cesse ; en quelque endroit qu’elle allât, je ne manquois point à y porter mes pas. Enfin elle s’arrêta dessus le pont au Change[1], et entra dans la boutique d’un orfévre. Étant passé outre jusqu’à l’horloge du Palais, je me sentis si fort piqué de passion, qu’il fallut nécessairement que je rebroussasse chemin pour revoir mon cher objet. Je m’avisai d’entrer au lieu où étoit la belle, pour acheter quelque chose tout exprès, et, comme je ne sçavois que demander, je fus longtemps arrêté sur ce mot ; Montrez-moi ; enfin, je dis : Montrez-moi un des plus beaux diamans que vous ayez. Le marchand, étant empêché à faire voir un collier de perles à ma déesse, ne put pas sitôt venir à moi, dont je fus plus aise que s’il m’eût baillé sa marchandise pour néant ; car je pouvois considérer avec attention des yeux qui brilloient davantage que ses pierreries, des cheveux plus beaux que son or, et un teint dont la blancheur étoit plus grande que celle de ses perles orientales. Un peu après, il m’apporta ce que je

  1. On comptait sur ce pont, d’un côté, cinquante boutiques d’orfévres, et, de l’autre, cinquante quatre boutiques de changeurs.