Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/470

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lier et se doutoit bien de la querelle qu’il feroit à Hortensius, l’avoit suivi de loin : il se trouva là au fort de la dispute de ces deux Italiens ; et Hortensius, le voyant, s’écria de joie : Ah ! que tu es venu bien à point, ces deux corsaires me tyrannisent sans respect de ma qualité. Montre-leur comme je serai roi et que j’aurai bien moyen de les payer. Audebert, ayant tiré assez de plaisir de leur contestation, apaisa les deux hôtelliers, leur promettant qu’Hortensius les payeroit bien, et qu’il leur en répondoit ; tellement qu’ils lui laissèrent ses habits, sur lesquels ils avoient déjà jeté les mains, et principalement sur le petit manteau fourré, pour faire tout vendre et être payés de la dette, car ils ne vouloient pas gouverner plus doucement un homme qui leur sembloit si fol.

Hortensius, s’étant habillé promptement, sortit avec Audebert, ayant pris un manteau à l’ordinaire, à cause qu’il ne vouloit pas porter le fourré, puisqu’il n’avoit point de Polonois à sa suite : il alla voir Raymond et Francion, et en tout le chemin il ne fit que rêver. Quand il fut chez eux, il leur fit des plaintes sur ce que les Polonois s’en étoient allés sans lui dire adieu ; ce qui étoit une marque d’une incivilité bien grande, de laquelle il ne pouvoit trouver la raison. Vous verrez, lui dit Francion, qu’ils sont malcontens de vous. Hier vous leur proposiez de nouvelles lois, que vous vouliez faire observer en leur pays, au préjudice des anciennes : il faut croire que cela leur a déplu ; et outre cela vous ne leur avez pas fait assez d’honneur et de courtoisie. Dès que vous sçûtes qu’ils étoient arrivés, vous deviez leur faire meubler quelque belle maison et les entretenir là à vos dépens ; et, lorsqu’ils eurent fait leur ambassade, il falloit que vous vous montrassiez libéral, et que vous donnassiez une enseigne[1] de diamans au principal d’entre eux et quelque grosse chaîne d’or à chacun des autres. C’est ainsi que tous les princes en font aujourd’hui, et ils donnent bien des choses plus précieuses. Si est-ce que je n’ai point remarqué cela encore en aucun livre, dit Hortensius. Le plus beau livre que vous puissiez voir, répliqua Francion, c’est l’expérience du monde. Je n’ai que faire des sottises de la mode, reprit Hortensius, je me gouverne à l’antique, et, n’ayant rien que je leur pusse donner,

  1. Sorte d’aigrette que l’on portait au chapeau.