Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/471

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je m’attendois à une autre saison. Mais, dites-moi, qu’en pensez-vous ? Ne disoient-ils pas hier qu’ils ne vouloient pas attendre si longtemps que moi à s’en aller ? Voilà le sujet de leur départ. Pour nous, nous les suivrons dès que nos noces seront faites. Il y faudra aviser entre ci et là, dit Francion ; car je crains bien qu’ils ne veulent plus vous avoir pour roi, et qu’ils n’aillent dire du mal de vous dans leur pays.

€Ces dernières paroles affligèrent fort Hortensius. Il considéra que possible avoit-il perdu un royaume par sa seule faute, et qu’il devoit plutôt emprunter de l’argent et se mettre en frais pour faire honneur à ces ambassadeurs. Mais Raymond, pour le consoler, lui vint dire : De quoi vous affligez-vous ? Quand vous ne serez pas roi, vous ne serez pas moins que vous étiez il y a dix jours. Quel plaisir auriez-vous d’aller commander à des gens barbares et inconnus ? Il vaut mieux être pair et compagnon avec des gens de bonne humeur et de bon esprit. Un roi n’est rien qu’un serf honorable. Le peuple se réjouit pendant qu’il veille et qu’il combat pour lui. Quand le diadème fut apporté à Séleucus, ne dit-il pas que qui sçauroit les misères qu’il cachoit ne daigneroit pas le lever de terre ; et n’avez-vous pas lu d’autres beaux exemples sur ce sujet dedans Plutarque ?

Ce discours toucha l’âme d’Hortensius, qui tout sur l’heure, pour vaincre son ennui, se fit donner un livre du blâme des grandeurs mondaines, où il s’amusa à lire pendant que les autres avoient divers entretiens.

Francion, voyant que ce pédant tomboit en une mauvaise humeur qui ne leur donnoit point de plaisir, alla passer la plus grande partie de la journée à deviser avec sa maîtresse. Pour le jour suivant, considérant encore qu’Hortensius ne leur pouvoit plus fournir d’ébattemens, au lieu de sa comédie naturelle, il eut recours aux comédiens italiens qui vinrent jouer chez Nays, où il se trouva une fort belle compagnie. Il y avoit quelques jours qu’il leur avoit appris toutes les plaisanteries que son brave précepteur avoit faites lorsqu’il étoit au collége sous lui. Ce fut là le seul sujet de leur pièce, et le seigneur Doctor représenta ce pédant. Hortensius vit tout ceci, mais il ne croyoit pas que ce fût de lui que l’on voulût parler : il avoit trop bonne opinion de soi pour croire que l’on fît des farces de ses actions.