Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/472

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Le lendemain les mêmes comédiens jouèrent une pièce chez Raymond d’une nouvelle invention : elle étoit composée de divers langages, qui n’étoient qu’écorchés, tellement que ceux qui entendoient l’italien y pouvoient comprendre tout. Mais le jour d’après celui-ci il y eut des comédiens plus illustres qui se mêlèrent de monter sur le théâtre. Francion, Raymond, Audebert, du Buisson et deux autres gentilshommes françois avoient appris depuis peu une comédie où ils avoient tous mis la main, laquelle ils allèrent jouer chez Nays. Ils l’avoient faite fort familièrement ; car elle n’étoit composée que de vers qui étoient pris d’un côté et d’autre, dans Ronsard, dans Belleau, dans Baïf, dans Desportes, dans Garnier et plusieurs autres poëtes plus récens. Or ils n’avoient choisi que ce qu’ils sçavoient déjà par cœœur, si bien qu’ils avoient accommodé leur comédie suivant ce qui se trouvoit dans leur esprit, au lieu que les autres captivent leur esprit aux règles et aux discours de la comédie. Néanmoins toutes ces pièces rapportées faisoient une suite très-agréable, quoiqu’elle fût assez fantasque. Il y eut seulement quelques mélancoliques Italiens qui n’y prirent point de plaisir, à cause qu’ils avoient de la peine à comprendre la poésie françoise. Francion les voulut contenter d’une autre façon, il joua le lendemain une autre comédie que toutes sortes de nations pouvoient entendre, car tout ne s’y faisoit que par signes. Il l’avoit déjà jouée en France une fois, tellement qu’il en donna en peu d’heures l’intelligence à ses compagnons.

Encore qu’il s’occupât à toutes ces gentillesses que nous avons dites, elles n’étoient pas de si longue durée, qu’il ne lui restât du temps pour entretenir sa maîtresse. Pour le jour suivant, il le fallut donner tout entier à leurs affaires : ce fut ce jour-là qu’ils furent accordés. Toute la compagnie qu’ils avoient priée soupa chez Nays, et l’on n’oublia pas le seigneur Hortensius, qui, voyant tout le monde se réjouir, étoit forcé d’en faire de même, bien que l’on ne le tînt plus pour roi et que l’on ne lui fît plus tant d’honneur. Encore qu’il fût pour lors avec des gens qui se tenoient sur le sérieux, il se voulut mettre un petit sur la débauche, et, ayant en main un verre de Venise fait en gondole, il dit : Le philosophe qui disoit que les navires qui étoient sur terre étoient les plus assurés entendoit parler de celui-ci. Et, comme il