Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/479

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vous garderez mieux d’être trompés. Je vous proteste donc encore qu’Émilie assure que vous lui avez promis la foi, et que vous ne devez rien faire avec Nays au préjudice de votre parole. Sa mère m’a prié de vous le venir dire, afin que vous ne soyez pas si déloyal que de vouloir passer plus outre. Bergamin joignit à ceci de longs discours contre l’infidélité des amoureux, où il fit paroître sa mémoire, citant quantité d’auteurs qu’il avoit lus, et il montra aussi la vivacité de son esprit, y appropriant beaucoup de belles pensées qui étoient de son invention. Il s’animoit quelquefois même, ayant un geste d’orateur, et tenoit une contenance si sérieuse, que, s’il ne parloit tout à bon, il falloit avouer qu’il étoit le meilleur comédien du monde. Francion ne sçavoit presque plus s’il devoit s’en rire ou s’en fâcher : néanmoins il lui repartit encore que tant plus il en diroit, tant plus il témoigneroit de sçavoir bien feindre. Bergamin lui dit alors qu’à la vérité l’on lui avoit vu faire des fictions qui approchoient de ceci, mais que c’étoit envers des hommes qui méritoient d’être dupés, et non pas envers Francion, qui devoit être traité d’une autre sorte, et qu’il n’en vouloit plus parler davantage, parce que l’on auroit bientôt d’autres assurances plus fortes de ce qu’il avoit dit. Il s’en alla après ceci, étant tout fâché de voir qu’à cause qu’il s’étoit accoutumé à dire quelquefois des mensonges, l’on ne croyoit point qu’il fût jamais capable de dire un seul mot de vérité.

L’on connut, à la façon de son départ, qu’il n’avoit parlé qu’à bon escient : car, s’il eût voulu railler, il eût enfin tourné en risée tout ce qu’il avoit dit, sçachant bien qu’il n’avoit pas affaire à des niais. Quand il fut sorti, Raymond dit à Francion qu’il sçavoit bien si sa conscience étoit nette du crime qu’il lui imposoit. Moi, dit Francion, je vous assure qu’il n’est rien de tout cela, et que, de quelque façon que ce soit, il faut qu’il y ait ici quelque fourbe : mais tout cela ne m’émeut pas en façon du monde, car je suis au-dessus de toutes ces attaques.

Il fut encore tenu quelque autre discours là-dessus, et puis ils s’allèrent reposer. Le lendemain, Francion voulut aller voir Nays et lui donner le bonjour ; mais, comme il y pensoit entrer avec la liberté qu’il croyoit avoir acquise, un de ses serviteurs lui vint dire promptement que Nays n’étoit