Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/483

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pour aller à la messe, et il fit tant, qu’il me mena jusques à un monastère où je vis deux dames, dont l’une sembloit être courbée de vieillesse, et l’autre, qui devoit être sa fille, étoit de la plus belle taille et sembloit avoir plus de grâce qu’aucune autre que l’on puisse rencontrer. Je croyois que Bergamin avoit tant d’habitude dans Rome, qu’il me pourroit dire qui elles étoient ; mais il ne le put pas faire pour lors, car, en effet, cette ville est si peuplée, que tout le monde ne s’y peut pas connoître. Toutefois il m’assura que, si je voulois, il m’en diroit bientôt des nouvelles. Je le priai d’en avoir soin ; et, parce que ces dames sortirent incontinent après, il me dit que j’attendisse là et qu’il les alloit suivre pour voir en quel quartier elles demeuroient. Il fut bien trois quarts d’heure sans revenir, ce qui me duroit beaucoup, et j’avois presque envie de m’en retourner, croyant qu’il eût oublié le chemin. Enfin il revint, et me dit que ces dames demeuroient fort proche de cette église, en une maison qu’il me montreroit ; mais que, s’il avoit demeuré si longtemps, c’étoit qu’il avoit rencontré fort proche de là un homme de sa connoissance qui l’avoit arrêté, et que cela lui avoit servi de beaucoup, d’autant qu’il n’y avoit personne qui lui pût dire davantage de nouvelles de ce qu’il cherchoit ; que c’étoit un homme qui faisoit des affaires pour les uns et les autres, et qui avoit entrepris celles de ces dames que j’avois vues, qui avoient alors un très-gros procès ; qu’il avoit appris de lui qu’elles étoient venues à Rome depuis peu pour le poursuivre, ayant quitté la ville de Venise, qui étoit leur pays natal et leur ordinaire demeure ; que le mari de Lucinde, qui étoit la mère, avoit eu de grandes affaires avec un gentilhomme romain, qui, désespérant de sa cause, avoit eu recours à la violence et avoit fait tuer en trahison sa partie adverse ; si bien que la veuve et l’orpheline étoient venues en cour pour en avoir raison et joindre le cas criminel au civil. Quand je sçus cela, je demandai aussitôt si ce solliciteur n’avoit point assez de crédit pour me faire voir ces dames. Il n’eût pas été à propos de lui demander cela du premier coup, dit Bergamin ; lorsque j’ai sçu qui étoit Lucinde, j’ai même changé de discours incontinent, et j’ai biaisé d’un autre côté, de peur que cet homme ne connût que j’avois du dessein. Je m’étois assez aventuré de lui avoir demandé qui étoient celles