Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/484

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que j’avois vues entrer dans ce petit logis du bout de la rue ; il lui falloit faire imaginer que ce n’étoit que par une curiosité indifférente, et non point par un dessein affecté. Nous autres Italiens, nous sommes soupçonneux et nous sommes fort éloignés de vos libertés françaises : néanmoins, parce que le seigneur Salviati, qui est cet entrepreneur d’affaires, aime autant à se réjouir qu’un autre, je vous promets qu’avec le temps je le pourrai gouverner et en sçavoir de lui davantage.

Bergamin se retira, m’ayant dit ceci, parce qu’il devoit aller dîner chez un seigneur à qui il l’avoit promis. Le lendemain, il ne manqua pas de me venir trouver, pour me dire qu’il avoit encore rencontré Salviati et lui avoit même parlé de moi, lui faisant croire qu’encore que je fusse étranger mon mérite et ma condition me donnoient beaucoup de crédit auprès des grands ; de sorte que j’étois capable de servir grandement ceux qui avoient quelque affaire, et qu’ayant ouï raconter à plusieurs personnes le désastre qui étoit arrivé dans la maison de Lucinde j’en avois eu pitié et souhaitois de la pouvoir assister, et qu’il falloit qu’il me vît pour me faire un récit particulier de toutes ces choses ; qu’alors il lui avoit répondu que, pour ce qui étoit des procédures, il étoit extrêmement sçavant et me diroit fort bien en quel état étoit l’instance ; mais que, pour la façon de la mort de Fabio, mari de Lucinde, et ce qui étoit arrivé auparavant, il falloit parler à elle-même, pourvu que je voulusse prendre la peine d’aller chez elle. Nous en sommes demeurés là, continua Bergamin, et j’ai promis à Salviati que je vous le dirois : voyez si tout ne succède pas à notre souhait. Je l’embrassai de joie alors, étant fort aise d’avoir entrée chez Lucinde ; et là-dessus Bergamin me dit encore : Considérez un peu combien il nous faut user d’artifice et de précautions en ce pays-ci ; je parle bien de Lucinde à Salviati, parce qu’elle est vieille et hors de soupçon, mais je ne lui parle non plus de sa fille que si elle n’en avoit point. À peine ai-je pu sçavoir qu’elle s’appeloit Émilie, et ce n’a été que par hasard que je l’ai ouï nommer à cet homme. Il n’importe, ce dis-je ; je tâcherai de m’accoutumer à cette discrétion italienne ; et, pour ce qui est de la faveur que vous avez assuré que j’avois, je ferai en sorte que l’on ne vous trouvera point menteur. Bergamin,