Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/485

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ayant encore été quelque temps avec moi après ce discours, s’en alla en ville, m’assurant qu’il m’amèneroit Salviati, parce qu’il sçavoit bien le lieu où il le devoit rencontrer ; mais je ne voulus pas qu’il l’amenât chez nous, à cause que j’étois toujours environné de gentilshommes françois qui me venoient visiter. J’étois déjà logé avec vous aussi, brave Raymond, et il ne faut point que je vous mente, c’étoit de vous principalement que je me voulois cacher : vous vous fussiez étonné de ces diverses pratiques que j’avois avec ces Italiens, et vous en eussiez soupçonné quelque chose ; de sorte que vous eussiez voulu sçavoir ce que j’avois à démêler avec eux, et je ne vous le voulois pas apprendre : vous eussiez peut-être empêché mon dessein. Nullement, dit alors Raymond ; c’étoit douter de mon affection que de croire cela. Vous sçavez bien pourtant, repartit Francion, que j’étois dans la recherche de Nays ? C’est pourquoi celle-ci vous eût semblé étrange. Encore moins, dit Raymond ; m’avez-vous reconnu autrefois pour un ennemi de nature ; et, puisque vous ne possédiez pas encore Nays, pourquoi ne vous étoit-il pas permis d’en poursuivre une autre ? Quand même vous l’eussiez possédée, vous ne seriez pas le premier à qui l’amour a donné des passions pour une autre dame : vivant comme nous faisons ensemble, cela ne vous devoit point empêcher de me déclarer votre secret. C’est à sçavoir, dit Francion, si vous vivez de la sorte envers moi, et si je sçais toutes vos amours et vos débauches. Je vous dis encore qu’il y a des choses que la honte nous défend de déclarer à nos amis ; mais ils ne s’en doivent point pourtant offenser, parce que cela n’altère point notre affection et que ce sont de petites gentillesses qui leur sont indifférentes. Or, pour achever mon aventure, je vous dirai donc que je priai Bergamin de m’aller attendre en une église avec Salviati, ce qu’il trouva fort à propos : Car, ce disoit-il, cela se fera comme par rencontre, et je l’arrêterai là sans lui dire que vous y devez venir. Cela se fit donc en cette sorte ; et, bien que j’eusse vu que cet homme faisoit fort le grave, je ne laissai pas de les prier tous deux à dîner : Bergamin vainquit ses résistances, tellement que nous allâmes à une maison où l’on étoit traité à tel prix que l’on vouloit. Nous fîmes là une connoissance entière, et Bergamin, s’étant mis à parler de Lucinde, dit ouvertement que