Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/486

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je la pouvois beaucoup servir. Vous ferez une œœuvre bien charitable, dit Salviati ; elle est demeurée veuve et fort incommodée sans avoir aucune protection. Elle ne connoît encore quasi personne dans Rome excepté moi, qui ai longtemps demeuré à Venise ; mais tout ce que je puis faire, c’est de conduire ses procès, sans avoir beaucoup de faveur auprès des plus grands officiers de la justice ; je voudrois qu’elle eût trouvé quelqu’un qui l’assistât, non-seulement pour le bien que je lui veux, mais aussi pour ma considération et celle de ma famille : car la compassion que j’ai eue de ses infortunes a fait que je me suis engagé pour elle envers quelques marchands, et que même je lui ai prêté de l’argent que je ne sçaurois jamais retirer si ses affaires ne vont à heureuse fin. Je lui dis alors que je connoissois quelques cardinaux qui étoient des plus puissans, lesquels j’avois vus à Paris avant qu’ils fussent arrivés à cette haute dignité, et que, les ayant déjà été saluer, ils m’avoient si bien reçu, que j’espérois qu’ils ne me refuseroient rien de ce que je leur demanderois. Il me repartit qu’à la vérité l’on voyoit souvent que ces seigneurs se rendoient plus faciles et plus favorables envers les étrangers qu’envers ceux de leur nation, d’autant qu’ils méprisoient ceux qu’ils voyoient tous les jours, et qu’ils espéroient qu’en obligeant ceux qui étoient d’un pays éloigné cela rendroit leur renommée plus étendue. Il ne me gratifioit pas beaucoup en me disant cela ; car ce n’étoit pas pour me faire entendre que, si j’avois de la faveur, c’étoit à cause de quelque mérite que j’avois en moi. Néanmoins je prenois cela de la part d’un homme qui ne sçavoit pas toutes les civilités de la cour ; et, de peur que ces gens-ci n’eussent de moi quelque basse opinion, je leur fis bien comprendre que ce n’étoit pas ma coutume de me plaire d’aller dîner en de tels lieux que celui où j’étois, et que je ne l’avois fait que pour vivre plus librement avec eux. Cela les fit mettre tous deux dans les soumissions et les remercîmens, et enfin Salviati me dit que, si je voulois prendre la peine de voir Lucinde cette après-dînée, elle m’auroit beaucoup d’obligation parce qu’elle me conteroit entièrement son affaire, et qu’en étant fort bien instruit je la ferois mieux entendre à ceux à qui j’en parlerois, pour leur faire voir la justice de sa cause. Je fus ravi d’entendre cette proposition, croyant que je pour-